Le Mal-Aimé

La strie jaune, d’abord unie, s’entrecoupe de tirets noirs. Le tintement d’un jeu de clefs s’entend derrière le battant, poursuivi par l’écho résonnant dans l’appartement éteint des crans métalliques accrochant la serrure. La porte se libère, un éclair de phares illumine éphémèrement le couloir, emporté par son véhicule. Un couple pénètre en boîtant, le pas lourd écrasant le parquet qui craque. Vacillant, s’abattant contre le mur ensemble, l’homme de gauche se détache quelque peu de son compagnon maintenant avachi contre lui, le soutient toujours d’une main ferme sur sa hanche tout en explorant la surface rêche jusqu’à actionner l’interrupteur. Sous la lumière chaude, le second, dans un geste flou, tente de protéger ses yeux et grommèle. Le premier sourit, remonte ses doigts qui se resserrent sur le flanc et soulève son ami, la tête de ce dernier tombant sur l’épaule droite de l’autre. Les pieds sont flottants, s’enchevêtrent, ils trébuchent ; de sa main gauche, il saisit vivement le coude de son binôme et raffermit leur position. Nouveau grognement, il allonge le cou vers la deuxième porte, le visage contre le chambranle, tend son corps vers la pièce, déterminé à y pénétrer.

« Non, pas par là, Armand, la chambre est à côté. »

À ce murmure, l’homme grimace et souffle, exaspérée, se détache du bois froid et revient à l’étreinte de l’autre. Le couloir s’allonge, immense, d’enjambées supplémentaires, pivotant, obliquant, chutant en une pente abrupte. Le sommier frôlé, immédiatement, il relâche les épaules qui l’ont maintenu debout et s’affale sur le matelas, touchant la fraîcheur des draps, la mollesse du duvet. La pièce est coupée par le faisceau orangé du corridor qui s’y immisce, éclairant ses pieds chaussés. L’homme soupire et redresse Armand, qui lui oppose sa torpeur, lui retire sa veste, délicatement, un bras après l’autre, l’accroche à la poignée avec soin. Puis, il s’agenouille, baisse la tête et dénoue les lacets consciencieusement. À nouveau allongé, troublé, Armand, d’une bouche confuse, d’une voix assoupie, lâche :

 » Je suis où ?
– Chez moi.
– Pourquoi ?
– Parce que tu es bourré et que j’habite à côté. »

Armand marmonne. L’autre enlève la première chaussure et s’attaque à la seconde, se décalant pour obtenir une plus grande luminosité.

« Je t’aime pas, tu sais ?
– Je sais.
– Je t’aime bien, hein, mais pas comme toi. T’es pas mon type de mec.
– Je sais. »

Armand est absorbé par son sommeil superficiel. L’autre continue, dépose les baskets sous la table de chevet, s’arrête un instant, le regard attaché à la pointe des chaussures, enfin se relève. Il s’empare des jambes d’Armand, les soulève, les porte, tourne doucement le corps de son ami, engourdi, qui se laisse manipuler et les place au bas du lit tandis que de lui-même, il achève de s’installer confortablement, remontant sa tête sur l’un des oreillers. Dans la pénombre, une fois de plus, le jeune homme sourit. Il se penche, effleure la ceinture et commence à ôter le bas d’Armand. D’un coup, les mains larges agrippent et brident l’un des poignets, l’entourant tout entier.

« Qu’est-ce que tu fais ?
– Je te retire ton pantalon, il est sale. Tu as fait tomber de la bière dessus et je ne veux pas que tu salisses les draps.
– Tu fais chier.
– Je ne vais pas abuser de toi. »

Un moment encore, l’étreinte se desserre. Mêlant force et précaution, il baisse le jean le long des cuisses d’Armand et reprend :

 » Tu sais, j’aime à penser que l’amour est un équilibre. Tu ne m’aimes pas parce que je t’aime trop. Tu ne peux pas m’aimer parce que j’ai bouffé tout ton amour. Alors, je n’ai plus qu’à te regarder et t’aimer seul. »

Le pantalon passe finalement les chevilles et choit dans un bruit mate, la boucle de la ceinture frappant le sol boisé étouffée. La poitrine d’Armand danse, un liseré translucide l’accompagnant.

 » Tu dors ?
– Non. Tu parles trop.
– Je dis des conneries. On ne peut forcer personne à aimer. Je ne te plais pas, c’est tout. Tu ne m’aimes pas, il n’y a pas à chercher plus loin. »

Silence. Et les ronflements s’y enchaînent. Il contemple Armand, son visage, son corps étirés d’ombres anguleuse et pailleté de lumières, s’assoit, s’égare dans ses rêveries, et pose un baiser sur son front.

« C’est tout ce que je te volerais. »

La lampe s’éteint dans le couloir. Il est dans l’entrebâillement, le regard brouillé par la soudaine obscurité. Dans son dos, Armand s’agite.

« Tu ne dors pas avec moi ?
– J’ai un canapé confortable que je n’ai pas encore testé comme lit. »

Un instant de plus, il reste. Dans l’entredeux, prêt à clore, il demeure, quand :

« Pourquoi ?
– Parce que je t’aime. »

Et, un sourire, sur la respiration endormie d’Armand, il ferme la porte.

Rave

Des secondes d’obscurités et brusquement, les fils vert fluorescent des lasers se tendent au-dessus de la foule compressée, rallument l’entrepôt, rayonnent sur les poutre d’acier qui les répercutent en écho et trempent l’atmosphère d’une nouvelle couleur verdâtre. Parallèlement, s’élevant par dessus les bras qui serpentent, les mains qui voguent, se fondent au rythme électriques, la fumée envahit l’air brûlant, s’amollit contre les tôles ondulées et s’échappe par les fenêtres vides dressées à leurs extrémités, la brume, balayées par les corps mouvant en crochets, en tourbillons, s’étend et se languit harmonieusement sur les têtes échevelées. Au fond du hangar, sur une scène basse, surplombant de peu l’horizon enfiévré, le musicien relève les bras un instant, marquant une profonde basse tremblante et l’illumination de son symbole sur l’écran derrière lui, qui expulsent son ombre sur la multitude, impulsant une agitation différente, et revient à son plateau luminescent alors que les projecteurs et les lasers s’émancipent, augmentent leurs intensité, éclatent en flash, lancent des lignes multicolores qui s’interrompent de joyeux corps humains, les lieux industriels et les rêveurs tressautant métamorphosés en traits et fragments rosés, bleutés, jaunis, rougis, à chaque instant moins matériel, humanité éphémères.

Lui, il fatigue. Fin sourire, il s’amuse, rit, danse, joue, mais son corps s’épuise, réclame une pause, un arrêt, une fixation. Il se baisse, hurle un mot à l’oreille de sa copine qui s’empresse d’attirer à elle, d’une poigne solide, leur troisième compagnon, et les trois, d’un pivotement, s’enfoncent entre les raveurs regroupés, la grande porte dans leurs angles de vue. Rencontre d’épaules, trébuchements, bousculades, accrocs, un regard, un rire, un déploiement des lèvres, excuse déposée à l’intérieur, qui les effacent, pas de danses, équilibres incertains, gaieté omniprésents, ils s’extirpent de la masse balancées par les notes, aspirent la nuit fraîche et s’avancent dans le pré où d’autres noctambules se reposent, se prélassent, discutent, insouciants, gobelet d’alcool et de soda à leurs côtés ou entre leurs jambes croisées, certains des cigarettes à la main ou aux lèvres. Recherche rapide d’un morceau de sol moelleux, et tous trois se posent silencieusement, les environs battant de sons vaporeux. Avec souplesse, elle tire de sa poche arrière un tube de papier roulée, l’allume, rejetant sa mèche violette derrière l’oreille, et parfume leur cercle tout en soufflant l’aspiration prise sur le rouleau. L’autre jeune homme lui lance un sourire, puis arrache de ses doigts vernis de turquoise des touffes d’herbes en papotant de rien. L’air le ravive, l’éveille. Sa tête bascule vers le ciel, franchi par les lasers qui fuient également l’entrepôt surchauffé, et entraîne son corps qui s’allongent. Ici aussi, sous lui, comme là-bas, à l’intérieur, le sol frissonne de musique qui pénètre encore ses os. L’électro nage dans la nuit, éthéré. Ses amis rient, d’autres groupes également, aux alentours vibrent d’une même joie. Les étoiles le contemplent entre les rayons, se mirent dans ses pupilles d’ébènes exaltées. Soudain, cœur plein, les larmes le réchauffent, l’euphorie fond son visage, un incommensurable sourire pour cette nuit d’heur sans sommeil.

Thé

« Merci, Gérald.­ ­»

Le valet s’inclina, raide, devant la duchesse de Bonfontaine, fit volte-face puis, promptement, s’éloigna, la queue-de-pie de sa livrée frappant l’air tel un oriflamme. La duchesse détourna sa vue du château, édifice resserré sur lui-même aux fenêtres blanchies par le soleil, pour poser un regard pleins du plaisir de sa compagnie sur la comtesse de Rifbourg. Séparées par une table drapée de porcelaines fines, de gourmandises chatoyantes, de vapeurs de thés et d’une nappe blanche ondoyant, les deux femmes partageaient un sourire. La collation avait été déposé dans l’ombre d’un chêne massif, aux branches ballantes, découvertes de feuilles lobées au vert translucide percées de lumières, accablé par la chaleur du mois d’Août. À leurs pieds, l’herbe dégringolait, joyeuse, jusqu’à la demeure.

Les deux femmes, dans un cliquetis d’argenterie, dans la vibration de la porcelaine, échangeaient des considérations sur la saison chaude, conversaient sur le mari absent de la comtesse, n’ayant chacune aucun intérêt aux mots prononcés, dégustant la simple présence de son amie.

D’un faux mouvement, Madame de Bonfontaine fit tomber sa cuiller, entraînant une douce moquerie de la comtesse. Se construisant une figure fâchée, elle demande à Madame de Rifbourg de lui emprunter son couvert, que celle-ci s’empressa de refuser, d’un sourire, et du même, de jouer avec l’instrument contre sa joue. La duchesse se leva, imitée par son amie qui recula aussitôt, s’amusant, cuiller sur sa bouche entrouverte. Puis, décidée, elle déclencha le jeu, partit en arrière et entama une course circulaire autour de l’arbre, poursuivit par sa compagne s’adaptant de suite au rythme marquée de ses pas. Les robes voltigeaient autour des corps, portées par la brise, les enjambées précipitées, emportées par les rires fougueux et les cris festifs et joueurs des amantes. Bientôt, Madame de Rifbourg concéda de l’attraper à Madame de Bonfontaine, et toutes deux chutèrent et roulèrent sur le sol verdoyant en chants de réjouissance. La duchesse, au-dessus de la comtesse, lui vola un baiser que lui offrit pleine de volonté et de bonheur sa partenaire et s’installa, allongée sur le dos, à ses côtés, dames essoufflées, visages flamboyant de sourires, cheveux décoiffées en spirales rayonnantes, inondant la pelouse de leurs tissus froissés. Au-dessus d’elles, le chêne déployait son feuillage dégarnie pour découper le ciel de nuages. Le château demeurait, indifférent, les rideaux d’une de ses fenêtres retrouvant leurs droitures. L’air caressait leurs fronts de fraîcheur.

Madame de Bonfontaine déposa ses lèvres dans le cou de son amante, le nez dans sa nuque, à l’orée de ses cheveux bruns, glissant un frisson en Madame de Rifbourg qui, en un murmure, lui répondit.

« Je t’aime. »

Bagnoles-de-l’Orne

Condensé, sans marquage, l’asphalte se coule entre les pavillons solitaires jusqu’au Casino contre lequel il bute et reflue, évite une brasserie, s’élance en une longue courbe qui franchit le torrent, s’alanguit contre l’étang, son second flanc s’écorchant aux pierres brunes, enfin, s’évanouit derrière une tourelle aux boiseries peintes de bordeaux. L’opaque succession d’arcades de la Salle de Jeux, invitant également au cinéma, culmine sur une coupole grise, soulignée d’une structure massive et parée d’une marquise distendue, proche du sol, l’architecture sévère dissimulant délibérément le jardin et le bassin autour duquel la ville s’étire et se projette sur le ciel. Villas, maisons, boutiques, restaurants, lieux publics, tendent leurs volumes lactés au-dessus de l’eau, agrippés et crispés sur les roches verdoyantes, leurs colombages, verticales ou obliques, aux teintes pastelles, appuyant leurs allures filiformes. Longeant la tour basse du Casino, la terrasse ouverte et minéral du lieu contourne l’édifice, qui, abruptement, se déploient en étages, devient escalier, s’équilibre à l’eau dans laquelle se mire le bâtiment, se rétrécit et s’estompe en un chemin gravillonné multipliant les routes de flâneries. Ainsi, s’imbriquant dans ses entrelacs, le jardin se contorsionne en un triangle vert, bordé par la rivière lisse transfiguré en étang marbré et une grille empêchant l’égarement des promeneurs ; pelouse fleurie d’essences hautes, larges et esseulées déchirant constamment la vue sur l’urbanisme. Face à cette impasse, affleure l’idée aussitôt dissipé de glisser ses doigts dans la paume de son compagnon. Délaissant les cascades de géraniums roses et fuchsia sur ses rives, un corpulent conifère touchant à l’épaule droite, la promenade débouche sur des femmes en robes à tournure et des hommes à chapeaux haut-de-forme, tout de noir et de blanc, qui, promptement, reviennent s’imprimer sur les reproductions de photographies fin de siècle. Maintenant, le Grand Hôtel se dresse, royal et orgueilleux, dominant les eaux, les arbres, les collines pierreuses, la tourelle bordeaux et le Casino, ses fenêtres vides de clients. L’impression persiste, une atmosphère de bain de mer, égaré au sein de minuscules montagnes, l’imagination incruste la ville de peintures, de littératures, de souvenirs faux et vrais, amplifiant la douceur et la délicatesse de Bagnoles-de-l’Orne.

Les Allées

Allée de hêtres incandescents, les minces troncs s’alignent en murailles ouvertes de cent fenêtres, calmes ondes descendantes et ascendantes qui rapprochent les amants flânant dans le parc automnal. Les hauts feuillages papillotent sous la brise, de rares feuilles enflammées se détachent, hasardeusement, et, en suspension, valsent, pour s’accrocher aux buissons rougeoyant ou achever le détail du tapis ardent sur lequel le pas éthéré des promeneurs enserrés prend appui. Composant des reliefs fluides de couleurs crépitantes, les amoureux se délectent de tremper leurs semelles dans ces amas d’ocre, d’or, d’auburn, de rouge, d’orange, de jaune, réponses aux grincements du bois bousculé par le vent et aux branches brisées. Leurs longs manteaux s’allongent derrière eux, claquent dans les bourrasques, superpositions de tissus, chevauchements, élancements, caresses de vêtements, passant tour à tour au-dessus, entremêlement impossible, pendant le rapprochement des deux hommes, leurs mains jointes, les doigts taisant les espaces interdigitaux, présents l’un à l’autre sans se voir. D’une pression, ils se réchauffent, naît leurs sourires, s’aiment. La pente accélère leur rythme, chacun calquant ses enjambées sur celles de son compagnon, grandissantes, jusqu’à terminer leur cheminement dans une course rieuse, pleines de rencontres involontaires de leurs épaules, leurs bras, leurs corps qui s’élancent, unis, au bas de cette pente et finie habits défaits, écharpes retournées, souffles essoufflés, main dans la main et regards attachés, tacheté de scintillements joyeux.

Arrêt, délicatesse des gestes, fougues d’un baiser, ils se retrouvent, se resserrent, goûtent le froid sur les lèvres teintées de mauves, les nez rougis par le vent qui se frôlent, les pommettes rosées entraperçues derrière les paupières mi-closes, embrassent leur moment, cette après-midi de fin d’année au soleil recouvert de givre, aux arbres flamboyant, aux avenue enfiévrées, savourent temps, atmosphère, sonorités, bonheur sur la bouche de l’autre, par dessus tout l’omniprésence de l’autre, de l’aimée, de leur amour dans cette embrassade brûlante.

Instant d’apnée, le sol reprend pied. L’escalade de l’allée empourpré, ils s’en vont, le visage échauffé, sourires et souvenirs passionnés aux bords des lèvres, mains éprises.

Portrait : Adrien

Des lèvres gourmandes au bas d’un visage ovale, deux yeux brillant frappés d’un éclat de tristesse, un discret piercing à l’une de ses arcades sourcilières, dessinent une figure aux contours sculptés par la bienveillance. Faciès froncé de ridules fines qui se plissent à chaque intérêt, il éprouve une curiosité inépuisable dans tous les domaines d’études : sciences du vivant, astronomie, musique, peinture… Un fragment d’innocence lié à son cœur, un regard naïf, il s’amuse sur ses jeux vidéos, partage avec gaieté sa passion à sa fille. Par ses grandes mains, pleines de sensibilité, il travaille à l’épanouissement des plantes et l’éclosion des enfants, transmet son savoir et son vif enthousiasme, que ce soit avec ses écoliers ou ses amis. Parfois grincheux, sa mauvaise humeur s’éloigne d’un mot pour céder à son intelligence son expression, souvent réfléchie, équilibrée, raisonnable. Encore inconnu, son esprit divulgue, incessamment, son ampleur, pour notre joyeuse admiration.

Pleurs

Ses paupières se ferment, se pressent, provoquant le débordement de son œil gauche d’une larme qui, dans sa chute, s’enroule des paillettes auréolant son regard et s’éteint dans sa barbe noire. Un sanglot expire à l’échancrure de ses lèvres. Et les pleurs s’échappent, ruisseau de maquillage dorée, s’éparpillent sur ses joues, dans ses poils drus, la chambre drapée d’une pénombre bleutée frissonnant de ses spasmes chuchotées.

Assis à ses pieds, son compagnon se relève, tend une main largement ouverte, glisse, doucement, lentement, une paume le long de son visage mouillé, la tranche de celle-ci frottant contre les poils touffus qui lui picotent la peau. Le cœur lourd, obnubilé par la tristesse de son amant, s’efforçant d’atteindre ses yeux, d’un pouce tremblant d’être trop brusque, il essuie les larmes qui coulent, d’un geste redondant, minuscule. Les battements de cils rejettent la poussière d’or, lui souffle des sauts et virevoltes devant ses iris marrons, flous, trempés. Calmement, avec le même soin transmis dans ses précédents gestes, son conjoint imprime un baiser sur ses cheveux frisés, puis s’assoit sur le lit. Le matelas s’affaisse, il lui enserrent l’épaule ; le jeune homme s’échoue sur son amoureux, son chagrin gouttant sur le pull sombre de son bien-aimé, y incrustant des éclats brillants, les mêmes emportés par ces doigts sensibles dont ils nappent les boucles lâches de son amant. Par moment, il embrasse à nouveau sa chevelure châtain. Ensemble, étreint, le froissement des caresses et l’essoufflement des peines marque la soirée.

Le club

La lumière stroboscopique fige les corps dans une multitude de positions, mains en l’air, poignets souples ou cassés, tête en arrière, visage penché, torsion du torse, genoux pliés, pied suspendu, qui, à chaque éclat, arrête de nouvelles figures, une nouvelle photographie, une vie déroulée image par image. Les murs vibrent de basses répétées, accélérées, ralenties, accentuées qui pénètrent les corps alors que la mélodie, claire et fluide, électrise les mouvements. Sous ses pas, le sol vibre de la musique et des pas des danseurs, son regard ancré dans celui d’un des clubbeurs. Fin d’un jeu des yeux qui, par hasard, se croisent, se détournent, se recherchent, souhaitent une confirmation, fait à nouveau volte-face, émus, se tournent moins timide, posément, souriant et malicieux, empli de désirs, troublés d’une lueur de crainte et s’accrochent, finalement, définitivement. Hors du rythme, hors du temps, il s’avance, se dilue dans la foule, s’y déverse. Débardeurs, tee-shirts, crop-tops, la peau s’one de tissus colorés, déshabillés, murmurant ses envies de contact, de frôlements, de frottements, épaules qui s’accolent, bras qui s’empreint de l’autre, mains qi se nouent, doigts qui touchent, accidentellement, une hanche, un flan ,une fesse. Son presque compagnon patiente, s’élève peu, désaccordé de ses confrères. Et puis, une main s’empare d’un cou, les lèvres s’en mêle, la langue goûte de nouvelles saveurs. Autour, la foule s’agite, rapprochant les deux hommes, chairs contre chairs. L’électro s’envole, les gens tressautent, les deux amants s’effacent.

Dans l’étroite rue qui jouxte la discothèque, plaqués contre un mur, l’un mordille la gorge de l’autre, l’autre caresse le ventre de l’un. Il parcourt sa figure jusqu’au lobe, happe son oreille, traçant un sentier de baisers tandis que le second l’enserre, l’empresse. Un instant encore, les bouches s’unissent pendant que les doigts ruissellent dans les cheveux. Haut soulevé, pointe de tétons dévorés, inversement, renversement, des soupirs, des emprises, des tensions, des contractions, des excitations, souffles de tendresses, l’oreille absorbant les battements de cœurs, les expirations de bonheur, les yeux rieurs s’entrechoquent, s’agrippent, se cramponnent, les nerfs incendiés. Ils s’ébattent, irradient, heureux.

Portrait : Jean

Petit gabarit aux alentours du mètre soixante-dix, épaules larges et torse gonflé, c’est un homme imposant nimbé de délicatesse. Les lèvres dissimulées par une barbe drue mêlée de cheveux ras et châtains, d’un discret nez rond, ses yeux fins, à la forme allongé avec finesse et aux iris brun, brillent constamment d’un vif pétillement de joie ou d’une lueur immobile de concentration. Élégance, raffinement, un trait de nonchalance, s’impriment tant dans son style vestimentaire que dans ses gestes et son attitude. De des deux larges mains, dont la pilosité ardente se prolonge sur ses avant-bras, il découpe, taille, mélange, prépare, compose, dresse plats succulents et exquis desserts, dessine d’une ligne fine des projets, des esquisses de ses mets, avant-goût visuel de son art, orné d’une calligraphie légère, flottante, nuageuse, aux entrelacs alanguis dans lesquels l’œil se coule avec joie, qui détaille la composition. Tout en créant cet univers suave, avec sa voie de basse, posée, chaleureuse, aux mots prononcés avec rondeur, il explique, éduque, partage, pleins de générosité, son savoir, ses connaissances, digresse et raconte des anecdotes sur un aliment, un objet, une tradition, aussi passionnée par son art culinaire, par ses livres empilées dans son appartement au plafond poutré que par l’italie Renaissante ou Baroque. Souvent, ses propos s’incruste d’humour, s’élève d’un rire contenu et d’un sourire franc. Homme définitivement artiste, maître d’un bon goût infusé aux cinq sens, d’un art de vivre simple et subtil, jouisseur paisible de la vie, il possède les atomes d’une muse, autant intégré dans sa beauté physique et son intelligence étendue.

Indécis

Ancré sur le flan des montagnes, sous un ciel flou et gris, le village aux maisons éparses s’éveille, insouciant, avec la lumière ascendante. Des hommes et des femmes quittent leurs domiciles, rejoignant leurs entreprises, des enfants et des adolescents marchent vers l’école ou patiente dans l’abribus, certains habitants promènent leurs chiens, entament leurs devoirs quotidiens ou profitent encore de leurs lits tièdes. Dans cette sérénité matinale, une sirène retentit, la fracassant, répercutée en écho dans les monts, aussitôt repris par deux sœurs. Un camion de pompiers derrière lequel s’élance deux véhicules de police, dévale la pente douce, suivant la courbe de la route et se garent, crissant et craquant, dans l’allée gravillonnée d’un pavillon égaré au milieu d’une pelouse d’un vert dense. Précipitamment, les agents grimpent l’escalier, franchissent le porche et pénètre dans la maison à la porte déverrouillée. De rares badauds s’approchent, guettent, échangent des chuchotis. Puis, un homme sort, accompagné de deux pompiers, le visage baigné d’hémoglobine, les cheveux défait mêlés de mèches sèches de sang, terrorisé, hagard, mécanique dans sa démarche. Alors qu’une nouvelle voiture s’arrête, il s’effondre, s’assied sur les marches et se pétrifie. Personne ne prête plus attention à cet homme, ils déambulent, épris par leurs tâches, sachant, inconsciemment, qu’il ne fuira plus.

Aux oreilles de l’opératrice, la bande magnétique répète en hurlant, en pleurant : « J’ai tué ma femme. Venez, vite. J’ai tué ma femme. »

Le malaise imprègne l’atmosphère de la salle, le bois vernis, les vêtements en tissus épais, les gestes maladroits, les regards qui ne se croisent pas. Les jurés trépignent sur leurs chaises, les avocats ouvrent et ferment la bouche sans prononcer un mot, la juge, sans arrêt, se frotte le front. Tous les yeux, apeurés, hésitants, intrigués, étincelant de compassion ou de colère, convergent vers l’accusé, qui pleure, assis sur son banc. Il plaide coupable, constamment. Dès que la question lui a été soumise, il s’est déclaré coupable et n’a pas nié, ne s’est pas rétracté. De même, durant l’audience, il a répété, mots pour mots, ces paroles criées dans un téléphone, débutées et achevées par des sanglots, et qui vibrent encore dans les oreilles de la salle : « J’ai tué ma femme. ».

L’avocate de la partie civile l’interroge, tente de comprendre, d’obtenir des réponses, d’expliquer à la famille de la victime, au juge, au jury, à l’auditoire, les faits, l’acte, la réalisation. « Vous vous êtes procuré de la chaux, des bâches, vous avez réservé des billets de train. ». Mais, s’oppose à elle, un homme oublieux et effondré. A-t-il acheté matériel ? Oui, oui, il croit, il accepte de le reconnaître. « Pourquoi ? Que projetiez-vous ? » Il l’ignore, ne se se souvient pas. Il souhaitait peut-être la tuer, peut-être. Il hésite. L’idée était peut-être présente, derrière, cachée, inconsciente. « Vous avez acheté ce matériel, l’idée n’était pas qu’inconsciente ! ». Il accepte, hoche la tête puis la secoue. Rien n’a été utilisé pendant ce meurtre. Il n’a ni enfermé sa femme dans une bâche, ni ne l’a enterré. Le matériel est resté dans le garage, neuf, propre.

Des photographies de la scène de crime apparaissent sur un écran. Nombre de personnes détournent le regard. Le sang a tout éclaboussé : murs, plafond, meubles ; il a atteint toutes surfaces de la salle. Et, au milieu de la mare sombre coagulé sur le carrelage, une silhouette blanche. « Elle s’est vidée de son sang. » annonce l’avocate, souligne la violence de l’acte. L’accusé garde le silence. « Que s’est-il passé ce matin-là ? Ou alors cette nuit-là ? » Son appel a été passé à huit heures treize, les médecins estiment la mort de sa femme au maximum deux heures auparavant, l’incrustation rouge sanguine suggère une confrontation anticipée. « Qu’avez-vous fait pendant ce laps de temps ? » Des détails se contredisent : hormis le sang, la cuisine est propre, aucune vaisselle sale ou abandonnée dans le lavabo, pas de trace de pas ensanglantées ; d’hémoglobine il y en a uniquement dans ces quatorze mètres carrés. Lui, il ne sait pas. Et l’ensemble du tribunal observe les larmes qui descendent ces joues en s’interrogeant.

Les images s’effacent et des schémas du corps humain les remplacent. Un spécialiste s’installe et parle, dit une fois de plus la violence. Trois doigts sectionnés à la main gauche, deux côtes brisées, le visage bleui, le cuir chevelu partiellement arraché, la multiplicité de plaies plus ou moins profondes réalisées par un objet tranchant, un couteau probablement, de nombreux hématomes et l’auditoire frissonne, ravale difficilement sa salive, la bouche sèche, le ventre crispé, malade, pendant que, silencieusement, il pleure. « Ce qui a tué cette femme est probablement la profusion de blessures car, prise une à une, aucune n’est mortelles. » Les présents pensent aux termes employés par l’avocate qui flotte encore au-dessus de la salle. « Vidée de son sang. » « Où est l’arme du crime ? » Et, une fois de plus, il a oublié.

« Ma fille vaut moins qu’un chien ! » L’assistance se tourne vers ce père, furieux, qui lance cette phrase dans la pause née dans la fin de la dernière intervention, et se rassoit entre son épouse et son fils. L’avocate rebondit, replaçant une mèche de ses cheveux qui s’est accroché au coin de sa bouche : « Qu’est-il arrivé au chien ? » Il se redresse et hoche à nouveau la tête, le visage humide. Ce moment, il s’en souvient. Le berger allemand aboyait sans discontinuité sous le cadre de la porte. Alors, il l’a pris dans ses bras, l’a enserré, comme lors des câlins que l’animal appréciait tant, l’a égorgé et il y a enfin le calme et le silence. Ensuite, il a porté le cadavre derrière les buissons, contre le mur de la maison, a creusé un trou, éclairé d’une lanterne à LED, et l’y a enterré. Il est revenu dans la cuisine et a enfin goûté au calme et au silence.

Le couple se séparait. Lui quittait le domicile pour s’installer plusieurs kilomètres de cette maison. Ils ne s’aimaient plus. Ou lui, ne l’aimait plus. La séparation annoncée, leur relation s’était dissoute brusquement, l’ambiance devenue anxiogène : les cris, les coups bas, la vaisselle cassée, les mauvaises blagues, le harcèlement, subis, tous les soirs, tous les jours. Seule description faite par l’accusé interrogé sur le lien entre lui et la victime, incapable de s’exprimer sur le meurtre.

Des murmures, et l’un des membres du jury se lève, résume toutes les contradictions de cette affaire, de cet accusé, et conclut : « On dirait qu’il y a deux individus en vous. » Soudain, pris de court, la tristesse étouffée, écrasé par l’ébahissement, il fixe le groupe et déclare « Pourtant, je suis un homme. ».

La séance est suspendue, les jurés, médusés, se retirent, l’accusé, conduit hors du tribunal, n’offrant que des épaules tressaillant. Pas de délibération.