Le Parvis

« Pardon ! »

L’épaisse semelle de ses hautes chaussures ocre frappe le trottoir et s’élance vers son prochain pas, jetant des bruits sourds dans la rue, démunie de la plupart de ses résidents, dimanche humide. Xavier court, s’excuse rapidement, dépasse une dame âgée, manteau kaki, foulard violet, une capuche plastique collée contre ses cheveux, un homme enrobé, moustache et bonnet noirs, veste beige, une fille, longue chevelure mauve et cyan, lourd casque dévorant ses oreilles, répète ses excuses et bondit à l’angle vers la droite. Les feuilles des platanes papillotent, le bitume humide geint sous ses talons, les bourrasques sifflent à ses oreilles, attiédissant ses rougeurs. Dans sa tête, sa voix ne cesse de lui demander comment il peut être en retard, et il conserve le silence, traçant son itinéraire, attentif aux rues qu’il franchit. Sur une plaque d’aluminium constellé d’ellipse en relief, son pied dérape, il chancelle, bras écartés, tendus, mains qui se débattent en des cercles déformés et, après un instant, rattrape son équilibre. Barré de voitures, le passage clouté bloqué, il patiente, appuyé sur ses genoux, haletant, dès la naissance d’une possibilité, se faufile. Les vitrines des boutiques, les fenêtres des appartements reflètent son parcours tourmenté, les immeubles de calcaire jaunie impassible.

La gare s’impose à l’extrémité du boulevard, ses demi-rosaces emplies de nuages aux nuanciers acier, trois taxis qui patientent au-dessous des pétales des marquises. Essoufflé, Xavier passe les murets surmontés de grilles pointues, débarque entre les colonnes, soudain affligé, ignorant où chercher. Dirigé vers l’entrée aux multiples portes, à la périphérie de son œil, une valise rouge, petite, l’attire. À coté, droit, visage focalisé au-delà des barreaux, rêveur, Pierre attend. Aucune hésitation, Xavier se précipite, ses larges enjambées en un appel. Un quart de tour sur la gauche, Pierre s’illumine, ses bras s’étendent et accueille Xavier qui s’y jette. Son parfum emplit ses poumons, ses paumes rugueuse enlace son cou, sa peau chaude touché par la sienne froide, des baisers couvrent ses cheveux, son front, ses joues, son nez, sa bouche,, noyant leurs manques dans cette intense étreinte, inséparables, debout sur le parvis.

Le Parquet Doré

Ouverts, les battants s’écartent, un crissement s’égare dans la calme atmosphère de la pièce. Celui de droite s’agite, remue, prononce des notes grêles et achève son oscillation sur sa première position. Derrière les vitres , entre les montants, l’azur vif s’épanouit, striés de rares brindilles déployant de minuscules feuilles aux verts fragiles, ballottés par le vent réservé. Au bas de la fenêtre, après une douce pénombre trapézoïdale, le soleil s’étend sur le plancher, allongé en larges triangles et losanges flamboyants, empreint des ombres spiralitiques de l’allège et qui tiédissent le parquet doré, une pointe jaune saisissant la cheville de Maxime. Jambe gauche pliée, jambe droite alanguie, à même le sol, une manette entre les mains, il regarde l’écran exposant une jungle qui, hasardeusement, dévoile des ruines virtuelles. Au-dessus de lui, Sébastien, étendu sur le canapé anthracite, lit, de temps à autres, les yeux attirés par la télévision. À ces instants, il scrute le jeu auquel s’amuse Maxime, l’interroge sur un détail qu’il remarque, l’action qu’il exécute, l’histoire. Lors de longs silences des enceintes, il délaisse son ouvrage, posé nonchalamment à côté de sa cuisse, examine l’image, suggère des solutions à Maxime. Lui répond, au plus souvent en monosyllabe, impassible, happé par l’aventure. Les bruits numériques, les pages qui se tournent, la voix tranquille de Sébastien, la fenêtre qui grince, les branchages qui frémissent.

« – Tu sais quoi ?
– Non, vas-y.
– Je t’aime. »

Maxime se détourne subitement. Sébastien, les yeux qui chatoie, caressant son visage, offre un sourire de malice et de joie. Maxime le voit, splendide. Son cou l’attire ; il y dépose ses lèvres, un baiser pianissimo, sa peau fraîche. Clos, il contemple Sébastien, les paupières scellés, un sourire pleins de délices dressé sur sa bouche. Puis, les mains de retour à la manette, il s’affaire à avancer son personnage. Les doigts de Sébastien, alors, s’enfonce dans sa chevelure, s’y propage, aérien, câlin, merveilleux. Sa tête s’abandonne contre l’assise, dégustant ce contact.

Quatorze heures quarante-trois

Un baiser emprunté sur ses lèvres entrouvertes, puis des pas étouffés par le tapis moelleux , sourds sur le parquet, froid de la nuit passée. Soudain, une lumière blanche se déverse dans le couloir, divisant ses jambes à hauteur de mollets, illumine la salle de bain bleue, le carrelage empli d’éclats pâles. S’approchant du miroir qui couvre le mur, le robinet chuinte, Dean, les mains en coupe, recueille l’eau, frissonnant lorsqu’il se frictionne le visage, chassant les traces de sommeil. Sec, il s’empare du rasoir et corrige le dessin de sa barbe. Les lumières jaunes fixées au-dessus de la glace teinte sa peau d’un rose soutenu. Derrière lui, l’air de l’appartement vibre du bourdonnement de la petite machine.

Regard sur son reflet, main poussant délicatement sa mâchoire vers la gauche, il vérifie sa taille, rectifie parfois, scrute à nouveau son image. Pendant qu’il avance l’appareil contre sa joue, tout à coup, un grondement retentit plusieurs étages plus bas. Les lampes s’éteignent aussitôt, la pièce s’efface, en un fracas, le rasoir s’éparpille sur les carreaux, Dean, immobile, les yeux sur un point près du sol, dirigés vers le bruit perçu. Un deuxième grondement frappe le bâtiment, provoque tremblements de ses jambes, la chute de son verre, tintements roulés et heurtés, convulsions des plinthes le long de l’appartement. Et un cri.

«  – Dean !
– Lloyd ! »

Une lumière grelotte. De suite accompagnée d’un troisième grondement. Le mur s’est gonflé, le miroir, fendu, tombe en fragments aigus, la baignoire s’est relevée, le muret la contenant violemment écarté, d’autres éclats de carrelages rejetés autour, la paroi de verre brisée en trois morceaux, dévoilant des tuyaux tordus, l’un crachotant. L’appartement s’est incliné. Dean est agenouillé, un léger tournis envahissant sa tête. Mais les clameurs de Lloyd le projette à l’instant présent. Il se relève, titube, s’accroche étourdi au chambranle de la porte, plaquée contre le mur, et un nouveau grondement le propulse hors de la pièce. Les ampoules hésitent, prenant des pauses toujours plus longues. Ses paupières vacillent. S’aidant du mur, son épaule droite appuyée contre, Dean chasse vivement les particules qui gravitent devant ses pupilles , poursuit son chemin alors qu’un cinquième grondement, subitement, traverse l’édifice, entraînant des cascades de poussières et de morceaux de peintures, le craquèlement des cloisons dans des frottements granuleux.

«  Lloyd ! »

Il repousse la porte et pénètre dans la chambre obscure, sans dessus dessous. Grondement supplémentaire, Dean vacille, glisse et, une fois de plus, s’écroule. Le plafonnier s’arrache, jetant sur le lit aux draps retournés, les tables de nuits renversés, la commode couchée, les murs fendus, un éclair. L’appartement se penche maintenant vers l’intérieur. Proche de sa tête, le réveil, à l’envers, sonne d’un désagréable bip, affichant quatorze quarante-trois dans un rouge fluorescent. Pas de Lloyd.

Il crie. Son prénom, Dean. Toujours. Sa voix provient de l’extérieur. L’équilibre perturbé, Dean se dresse, serrant inconsciemment entre ses doigts le réveil. Du seuil s’échappe une lumière puissante, extrêmement blanche. « Les secours », pense-t-il, une main ombrageant sa vue, aveuglée par l’éclairage. Écrasé par cette clarté, le couloir est sinistre : les rideaux translucides flottent dans une brume poussiéreuse, couvrent le vide, objets et débris gisent hasardeusement, des fentes, crevasses, brèches circulent sur toutes les surfaces. L’écho du réveil se répercute et se perd à l’extérieur, traversant les vitres brisées des fenêtres, opaque de blancheur. Au salon, canapé, fauteuils et table basse forment une barrière, le contraignant à l’escalader. D’un saut, il atterrit sur le sol qui craque sous ses pieds, mélanges de résidus de plafonds, de décorations, de pâtes sèches, farines et bonbons. Le grondement s’entend à nouveau, il se protège d’une pluie de poussières alors que le réveil semble accentuer son ton. La porte d’entrée, détachée de ses gonds, erre au milieu de la pièce, jonché d’ustensiles. Allongées sur le plancher, élevées sur les murs, étirées sur le plafonds, des ombres effilées l’encerclent. Sur le palier, l’ascenseur grince dans sa cage, et un autre grondement l’abaisse d’un demi-étage. Les murs s’effritent, des câbles suspendus s’agitent. Descendre l’escalier, tordue, les marches partiellement démantelées, la tête pleine de vertige, réclame une attention rigoureuse, agrippé à la rampe en morceau, tandis qu’un neuvième grondement bouscule l’immeuble, soutenus par les plaintes du réveil.

« Lloyd ! »

En bas, le dallage pastel pulvérisé crisse, les double-battants déformés filtrent la même lumière intense présente trois étages plus haut. « Lloyd ? » Il effleure la poignée, ouvre largement, enfin, sort. Dans la rue, un brouillard l’accueille, naviguant entre ses genoux. Aucune ville, aucuns projecteurs, son compagnon absent, uniquement une luminescence bleutée diffuse. Faiblement retenu par ses phalanges, son réveil se tait ; le silence, brutalement, envahit l’espace. Les chiffrent digitaux clignotent, indiquent deux, un, zéro, et leurs lueurs s’estompent. Au pied du building, Dean, seul, s’égare, à l’arrêt.

Au loin, face à lui, la voix de Lloyd résonne, l’appelle ; Dean se précipite, la façade vide s’évapore presque immédiatement. Plusieurs fois, Lloyd l’interpelle et Dean avance, court, accélère au milieu de cette nimbe bleu. Pendant un moment, il n’entend plus son homme, ralentit, pivote, tournoie et, décontenancé, s’immobilise. Une nouvelle apostrophe, il s’élance, trébuche et s’effondre. Paumes appuyées sur une surface polie et glacée, il rouvre les yeux, se rétablit et fixe, sous ses pieds, l’immense plaque de verre découverte par les filaments nébuleux qui s’écartent. Dessous, s’esquisse une chambre d’hôpital. Sa mère, à l’extrémité du lit, serre anxieusement la barre d’aluminium brillante, sa peau incolore tendue. À sa gauche, Lloyd maintient sa main dans la sienne, des larmes perlant de ses yeux sur ses joues. Ses lèvres remuent et le prénom se répand au dessus de la tête de Dean, disséminé dans tout l’espace. À sa droite, un ensemble de machines semble dormir. Dans l’encadrement de la porte, un médecin et deux infirmières. Esseulé dans l’aire libérée du brouillard, ses paupières, lourde, se baissent. Il comprend.

Du plus profond de son ventre, la colère jaillit. De rage, Dean s’abat, frappe de ses poings le sol, chaque coup lançant, autour d’eux, en tout sens, des fissures qui se fendent, s’élargissent en failles, fragilisent son socle. Furieusement, il assène, tape, cogne, et, dans un assourdissant éclat de tonnerre, les fractures cassent et l’entraînent dans leurs chutes.

Gaël

Larges iris d’un bras chaleureux, cheveux noirs relevés en vague douce caressant son front bombé , visage d’une rayonnante candeur, un jeune homme au corps fin s’échine. Tête recourbée, menton piqué de barbe effleurant le col de son tee-shirt noir, concentré sur son téléphone, ses doigts posés sur l’écran, beauté des arcures, en un instant le message est parti, sa joie se partage avec ses collègues. Regard marron pétillant, recommencement, même attitude, appliquée sur une enceinte, mains serrées sur les câbles, habileté des gestes, un moment après, les basses s’échappent retenues, test de son, et lui esquisse quelques mouvements. Paupières mi-closes, bras par dessus la tête, peau rosé et pilosité tourbillonnante, fin de travail, il vit la musique qui transperce son corps, admire les personnes profitant de la scène, de son apport, minuscule engrenages parmi tant d’autres provoquant la machine jusqu’à aboutissement, ces heures de bonheur, de Techno vibrantes. Petit être, immense conséquence.

Cache-Cache

Soudainement, sur l’azur vêtu de nuages effilés, son bras se tend. Sous sa perruque grise, au dessous de son front plissé, ses yeux passé fixent la trotteuse qui, promptement, circulent. Autour, d’autres regards sont posés sur la montre serrée dans sa paume, figés. Des robes se frottent, des souliers piétinent, des manteaux s’agitent, des éventails chuintent. Un cou s’étire, une oreille attrape un mot, un sourire s’échange. Assis sur une chaise à haut dossier, tendu d’un tissu bleu malt, un homme aux boucles brunes, costume vert tendre, une main nonchalante appuyée sur sa longue canne, détaille les participants. Et puis, le bras tombe.

Précipitamment, les joueurs font volte-face, s’entrechoquent, s’enchevêtrent, doux cris, rires explosifs, fausses insultes et vraies politesses, pour se délier dans les jardins, scindés en groupes de deux, trois, quatre, ou seuls. En l’espace d’un battement de paupières, l’allée principal se dépouillent, les chemins dérobés bruissent d’éclats de joie étouffés et de phrases prononcées avec trop d’emphase puis, en quelques secondes, ne s’écoute plus que les fontaines qui chantent et les mésanges sifflant.

Pendant un moment encore, l’horloger scrute son cadran ; un quart de tour, et il s’incline devant le roi qui se relève et s’éloigne aussitôt dans le parc.

D’abord présent aux côtés d’une dame et deux courtisans qui murmurent ensemble à grande vitesse, Monsieur d’Églanteuil s’en détache lorsqu’ils bifurquent dans un bosquet, et avance d’un pas vif entre les rangées taillées de hêtres jusqu’à parvenir à un passage. D’un regard de chaque côté, il embrassent la route vide, en cinq enjambées, rejoint le rectangle vert qui lui faisait face et s’efface sous les feuillages verdoyants. L’œil court aux alentours, l’oreille guette, il gravite autour d’un bassin où semble se noyer sous des rochers un monumental bronze, veillant à son rythme, à la présence d’autres participants et à la survenue du roi. Au sortir de l’enclos, trois femmes en sens inverse le surprennent, ses muscles brutalement tendus, se glissent à ses côtés, pouffant, l’une d’elles lâchant en un souffle : « Sa Majesté est dans le bois suivant, à votre droite. » avant de s’esquiver. Monsieur d’Églanteuil acquiesce dans le vide, tourne sur lui-même , remonte la contre-allée le visage refermé sur ses pensées, traverse l’axe principal, le Grand Canal scintillant plus bas, pour rejoindre la partie Sud du jardin, atteignant une salle couverte par les larges feuilles des marronniers. À l’autre extrémité, le chuintement d’une robe arquée l’éveille et le contraint à se dissimuler derrière l’un des troncs. Contemplant l’écorce striée, il perçoit le gravier remué et la voix de Monsieur Montampes s’élève, annonçant à Madame de Floville l’arrivée imminente du roi, l’enjoignant à faire demi-tour. Aussitôt, ils quittent la pièce verdoyante, discutant de leurs voix ronronnantes, suivi par Monsieur d’Églanteuil qui ne quitte pas les cachettes éphémères que lui offre les arbres. Le duo s’est déjà évaporés, pourtant les sentiers délimités par les murs feuillagés qui se dessinent à son regard bruissent de pas pressés, de rires retenus, de chuchotements empressés qui s’échappe des branchages. Débutant un parcours en escalier, il s’arrête et rebrousse chemin remarquant au travers des haies soignées d’autres participants translucides. De suite à gauche, un autre jeu d’eau l’accompagne, puis de nouveau à gauche pour emprunter la bonne direction, mais des bruits de courses l’oblige encore à retourner sur ses traces. Après plusieurs détours, la musique des joueurs s’estompent, le jardin perd de la richesse de ses ornements, conçu avec plus de simplicité, les lieux étant moins intime, plus vaste. Dans le bosquet où il pénètre, un parterre étiré s’allonge près de sa main droite ; constamment, il rejette sa tête en arrière, angoissé. Le soleil a entamé sa descente, une brise cherche maintenant à rafraîchir l’air enfiévré et suite à une charmille semblable à toutes les autres dépassée, la grille apparaît au bout d’une avenue. Sombre, haute, ouvragée, les tiges si fines qui strie le paysage ; derrières elles la forêt se déploient et au-dessus des cimes une tour, manifestation d’un village lointain. Les doigts resserrés sur le fer tiède, il tire. Le portail s’écarte, une mince ouverture sur l’extérieur. Son corps commence à trembler. Un regard dans son dos;personne. Il baisse la tête, immobilise ses pensées sur la base pierreuse de la barrière, inspire lentement. Il se redresse, se coule dans la fente, une main toujours raccrochée aux barres, un vertige faisant danser son esprit. Il est dehors.

Tétanisé, ses yeux se perdent dans le néant verdoyant qui s’étend. Une bourrasque subite claque la grille, provoquant chamboulements dans son être. Des feuilles s’envolent et virevoltent comme des pétales. Clignements. Il est dehors. Il court . Il s’enfuit.

Le Mal-Aimé

La strie jaune, d’abord unie, s’entrecoupe de tirets noirs. Le tintement d’un jeu de clefs s’entend derrière le battant, poursuivi par l’écho résonnant dans l’appartement éteint des crans métalliques accrochant la serrure. La porte se libère, un éclair de phares illumine éphémèrement le couloir, emporté par son véhicule. Un couple pénètre en boîtant, le pas lourd écrasant le parquet qui craque. Vacillant, s’abattant contre le mur ensemble, l’homme de gauche se détache quelque peu de son compagnon maintenant avachi contre lui, le soutient toujours d’une main ferme sur sa hanche tout en explorant la surface rêche jusqu’à actionner l’interrupteur. Sous la lumière chaude, le second, dans un geste flou, tente de protéger ses yeux et grommèle. Le premier sourit, remonte ses doigts qui se resserrent sur le flanc et soulève son ami, la tête de ce dernier tombant sur l’épaule droite de l’autre. Les pieds sont flottants, s’enchevêtrent, ils trébuchent ; de sa main gauche, il saisit vivement le coude de son binôme et raffermit leur position. Nouveau grognement, il allonge le cou vers la deuxième porte, le visage contre le chambranle, tend son corps vers la pièce, déterminé à y pénétrer.

« Non, pas par là, Armand, la chambre est à côté. »

À ce murmure, l’homme grimace et souffle, exaspérée, se détache du bois froid et revient à l’étreinte de l’autre. Le couloir s’allonge, immense, d’enjambées supplémentaires, pivotant, obliquant, chutant en une pente abrupte. Le sommier frôlé, immédiatement, il relâche les épaules qui l’ont maintenu debout et s’affale sur le matelas, touchant la fraîcheur des draps, la mollesse du duvet. La pièce est coupée par le faisceau orangé du corridor qui s’y immisce, éclairant ses pieds chaussés. L’homme soupire et redresse Armand, qui lui oppose sa torpeur, lui retire sa veste, délicatement, un bras après l’autre, l’accroche à la poignée avec soin. Puis, il s’agenouille, baisse la tête et dénoue les lacets consciencieusement. À nouveau allongé, troublé, Armand, d’une bouche confuse, d’une voix assoupie, lâche :

 » Je suis où ?
– Chez moi.
– Pourquoi ?
– Parce que tu es bourré et que j’habite à côté. »

Armand marmonne. L’autre enlève la première chaussure et s’attaque à la seconde, se décalant pour obtenir une plus grande luminosité.

« Je t’aime pas, tu sais ?
– Je sais.
– Je t’aime bien, hein, mais pas comme toi. T’es pas mon type de mec.
– Je sais. »

Armand est absorbé par son sommeil superficiel. L’autre continue, dépose les baskets sous la table de chevet, s’arrête un instant, le regard attaché à la pointe des chaussures, enfin se relève. Il s’empare des jambes d’Armand, les soulève, les porte, tourne doucement le corps de son ami, engourdi, qui se laisse manipuler et les place au bas du lit tandis que de lui-même, il achève de s’installer confortablement, remontant sa tête sur l’un des oreillers. Dans la pénombre, une fois de plus, le jeune homme sourit. Il se penche, effleure la ceinture et commence à ôter le bas d’Armand. D’un coup, les mains larges agrippent et brident l’un des poignets, l’entourant tout entier.

« Qu’est-ce que tu fais ?
– Je te retire ton pantalon, il est sale. Tu as fait tomber de la bière dessus et je ne veux pas que tu salisses les draps.
– Tu fais chier.
– Je ne vais pas abuser de toi. »

Un moment encore, l’étreinte se desserre. Mêlant force et précaution, il baisse le jean le long des cuisses d’Armand et reprend :

 » Tu sais, j’aime à penser que l’amour est un équilibre. Tu ne m’aimes pas parce que je t’aime trop. Tu ne peux pas m’aimer parce que j’ai bouffé tout ton amour. Alors, je n’ai plus qu’à te regarder et t’aimer seul. »

Le pantalon passe finalement les chevilles et choit dans un bruit mate, la boucle de la ceinture frappant le sol boisé étouffée. La poitrine d’Armand danse, un liseré translucide l’accompagnant.

 » Tu dors ?
– Non. Tu parles trop.
– Je dis des conneries. On ne peut forcer personne à aimer. Je ne te plais pas, c’est tout. Tu ne m’aimes pas, il n’y a pas à chercher plus loin. »

Silence. Et les ronflements s’y enchaînent. Il contemple Armand, son visage, son corps étirés d’ombres anguleuse et pailleté de lumières, s’assoit, s’égare dans ses rêveries, et pose un baiser sur son front.

« C’est tout ce que je te volerais. »

La lampe s’éteint dans le couloir. Il est dans l’entrebâillement, le regard brouillé par la soudaine obscurité. Dans son dos, Armand s’agite.

« Tu ne dors pas avec moi ?
– J’ai un canapé confortable que je n’ai pas encore testé comme lit. »

Un instant de plus, il reste. Dans l’entredeux, prêt à clore, il demeure, quand :

« Pourquoi ?
– Parce que je t’aime. »

Et, un sourire, sur la respiration endormie d’Armand, il ferme la porte.

Rave

Des secondes d’obscurités et brusquement, les fils vert fluorescent des lasers se tendent au-dessus de la foule compressée, rallument l’entrepôt, rayonnent sur les poutre d’acier qui les répercutent en écho et trempent l’atmosphère d’une nouvelle couleur verdâtre. Parallèlement, s’élevant par dessus les bras qui serpentent, les mains qui voguent, se fondent au rythme électriques, la fumée envahit l’air brûlant, s’amollit contre les tôles ondulées et s’échappe par les fenêtres vides dressées à leurs extrémités, la brume, balayées par les corps mouvant en crochets, en tourbillons, s’étend et se languit harmonieusement sur les têtes échevelées. Au fond du hangar, sur une scène basse, surplombant de peu l’horizon enfiévré, le musicien relève les bras un instant, marquant une profonde basse tremblante et l’illumination de son symbole sur l’écran derrière lui, qui expulsent son ombre sur la multitude, impulsant une agitation différente, et revient à son plateau luminescent alors que les projecteurs et les lasers s’émancipent, augmentent leurs intensité, éclatent en flash, lancent des lignes multicolores qui s’interrompent de joyeux corps humains, les lieux industriels et les rêveurs tressautant métamorphosés en traits et fragments rosés, bleutés, jaunis, rougis, à chaque instant moins matériel, humanité éphémères.

Lui, il fatigue. Fin sourire, il s’amuse, rit, danse, joue, mais son corps s’épuise, réclame une pause, un arrêt, une fixation. Il se baisse, hurle un mot à l’oreille de sa copine qui s’empresse d’attirer à elle, d’une poigne solide, leur troisième compagnon, et les trois, d’un pivotement, s’enfoncent entre les raveurs regroupés, la grande porte dans leurs angles de vue. Rencontre d’épaules, trébuchements, bousculades, accrocs, un regard, un rire, un déploiement des lèvres, excuse déposée à l’intérieur, qui les effacent, pas de danses, équilibres incertains, gaieté omniprésents, ils s’extirpent de la masse balancées par les notes, aspirent la nuit fraîche et s’avancent dans le pré où d’autres noctambules se reposent, se prélassent, discutent, insouciants, gobelet d’alcool et de soda à leurs côtés ou entre leurs jambes croisées, certains des cigarettes à la main ou aux lèvres. Recherche rapide d’un morceau de sol moelleux, et tous trois se posent silencieusement, les environs battant de sons vaporeux. Avec souplesse, elle tire de sa poche arrière un tube de papier roulée, l’allume, rejetant sa mèche violette derrière l’oreille, et parfume leur cercle tout en soufflant l’aspiration prise sur le rouleau. L’autre jeune homme lui lance un sourire, puis arrache de ses doigts vernis de turquoise des touffes d’herbes en papotant de rien. L’air le ravive, l’éveille. Sa tête bascule vers le ciel, franchi par les lasers qui fuient également l’entrepôt surchauffé, et entraîne son corps qui s’allongent. Ici aussi, sous lui, comme là-bas, à l’intérieur, le sol frissonne de musique qui pénètre encore ses os. L’électro nage dans la nuit, éthéré. Ses amis rient, d’autres groupes également, aux alentours vibrent d’une même joie. Les étoiles le contemplent entre les rayons, se mirent dans ses pupilles d’ébènes exaltées. Soudain, cœur plein, les larmes le réchauffent, l’euphorie fond son visage, un incommensurable sourire pour cette nuit d’heur sans sommeil.

Thé

« Merci, Gérald.­ ­»

Le valet s’inclina, raide, devant la duchesse de Bonfontaine, fit volte-face puis, promptement, s’éloigna, la queue-de-pie de sa livrée frappant l’air tel un oriflamme. La duchesse détourna sa vue du château, édifice resserré sur lui-même aux fenêtres blanchies par le soleil, pour poser un regard pleins du plaisir de sa compagnie sur la comtesse de Rifbourg. Séparées par une table drapée de porcelaines fines, de gourmandises chatoyantes, de vapeurs de thés et d’une nappe blanche ondoyant, les deux femmes partageaient un sourire. La collation avait été déposé dans l’ombre d’un chêne massif, aux branches ballantes, découvertes de feuilles lobées au vert translucide percées de lumières, accablé par la chaleur du mois d’Août. À leurs pieds, l’herbe dégringolait, joyeuse, jusqu’à la demeure.

Les deux femmes, dans un cliquetis d’argenterie, dans la vibration de la porcelaine, échangeaient des considérations sur la saison chaude, conversaient sur le mari absent de la comtesse, n’ayant chacune aucun intérêt aux mots prononcés, dégustant la simple présence de son amie.

D’un faux mouvement, Madame de Bonfontaine fit tomber sa cuiller, entraînant une douce moquerie de la comtesse. Se construisant une figure fâchée, elle demande à Madame de Rifbourg de lui emprunter son couvert, que celle-ci s’empressa de refuser, d’un sourire, et du même, de jouer avec l’instrument contre sa joue. La duchesse se leva, imitée par son amie qui recula aussitôt, s’amusant, cuiller sur sa bouche entrouverte. Puis, décidée, elle déclencha le jeu, partit en arrière et entama une course circulaire autour de l’arbre, poursuivit par sa compagne s’adaptant de suite au rythme marquée de ses pas. Les robes voltigeaient autour des corps, portées par la brise, les enjambées précipitées, emportées par les rires fougueux et les cris festifs et joueurs des amantes. Bientôt, Madame de Rifbourg concéda de l’attraper à Madame de Bonfontaine, et toutes deux chutèrent et roulèrent sur le sol verdoyant en chants de réjouissance. La duchesse, au-dessus de la comtesse, lui vola un baiser que lui offrit pleine de volonté et de bonheur sa partenaire et s’installa, allongée sur le dos, à ses côtés, dames essoufflées, visages flamboyant de sourires, cheveux décoiffées en spirales rayonnantes, inondant la pelouse de leurs tissus froissés. Au-dessus d’elles, le chêne déployait son feuillage dégarnie pour découper le ciel de nuages. Le château demeurait, indifférent, les rideaux d’une de ses fenêtres retrouvant leurs droitures. L’air caressait leurs fronts de fraîcheur.

Madame de Bonfontaine déposa ses lèvres dans le cou de son amante, le nez dans sa nuque, à l’orée de ses cheveux bruns, glissant un frisson en Madame de Rifbourg qui, en un murmure, lui répondit.

« Je t’aime. »

Bagnoles-de-l’Orne

Condensé, sans marquage, l’asphalte se coule entre les pavillons solitaires jusqu’au Casino contre lequel il bute et reflue, évite une brasserie, s’élance en une longue courbe qui franchit le torrent, s’alanguit contre l’étang, son second flanc s’écorchant aux pierres brunes, enfin, s’évanouit derrière une tourelle aux boiseries peintes de bordeaux. L’opaque succession d’arcades de la Salle de Jeux, invitant également au cinéma, culmine sur une coupole grise, soulignée d’une structure massive et parée d’une marquise distendue, proche du sol, l’architecture sévère dissimulant délibérément le jardin et le bassin autour duquel la ville s’étire et se projette sur le ciel. Villas, maisons, boutiques, restaurants, lieux publics, tendent leurs volumes lactés au-dessus de l’eau, agrippés et crispés sur les roches verdoyantes, leurs colombages, verticales ou obliques, aux teintes pastelles, appuyant leurs allures filiformes. Longeant la tour basse du Casino, la terrasse ouverte et minéral du lieu contourne l’édifice, qui, abruptement, se déploient en étages, devient escalier, s’équilibre à l’eau dans laquelle se mire le bâtiment, se rétrécit et s’estompe en un chemin gravillonné multipliant les routes de flâneries. Ainsi, s’imbriquant dans ses entrelacs, le jardin se contorsionne en un triangle vert, bordé par la rivière lisse transfiguré en étang marbré et une grille empêchant l’égarement des promeneurs ; pelouse fleurie d’essences hautes, larges et esseulées déchirant constamment la vue sur l’urbanisme. Face à cette impasse, affleure l’idée aussitôt dissipé de glisser ses doigts dans la paume de son compagnon. Délaissant les cascades de géraniums roses et fuchsia sur ses rives, un corpulent conifère touchant à l’épaule droite, la promenade débouche sur des femmes en robes à tournure et des hommes à chapeaux haut-de-forme, tout de noir et de blanc, qui, promptement, reviennent s’imprimer sur les reproductions de photographies fin de siècle. Maintenant, le Grand Hôtel se dresse, royal et orgueilleux, dominant les eaux, les arbres, les collines pierreuses, la tourelle bordeaux et le Casino, ses fenêtres vides de clients. L’impression persiste, une atmosphère de bain de mer, égaré au sein de minuscules montagnes, l’imagination incruste la ville de peintures, de littératures, de souvenirs faux et vrais, amplifiant la douceur et la délicatesse de Bagnoles-de-l’Orne.

Les Allées

Allée de hêtres incandescents, les minces troncs s’alignent en murailles ouvertes de cent fenêtres, calmes ondes descendantes et ascendantes qui rapprochent les amants flânant dans le parc automnal. Les hauts feuillages papillotent sous la brise, de rares feuilles enflammées se détachent, hasardeusement, et, en suspension, valsent, pour s’accrocher aux buissons rougeoyant ou achever le détail du tapis ardent sur lequel le pas éthéré des promeneurs enserrés prend appui. Composant des reliefs fluides de couleurs crépitantes, les amoureux se délectent de tremper leurs semelles dans ces amas d’ocre, d’or, d’auburn, de rouge, d’orange, de jaune, réponses aux grincements du bois bousculé par le vent et aux branches brisées. Leurs longs manteaux s’allongent derrière eux, claquent dans les bourrasques, superpositions de tissus, chevauchements, élancements, caresses de vêtements, passant tour à tour au-dessus, entremêlement impossible, pendant le rapprochement des deux hommes, leurs mains jointes, les doigts taisant les espaces interdigitaux, présents l’un à l’autre sans se voir. D’une pression, ils se réchauffent, naît leurs sourires, s’aiment. La pente accélère leur rythme, chacun calquant ses enjambées sur celles de son compagnon, grandissantes, jusqu’à terminer leur cheminement dans une course rieuse, pleines de rencontres involontaires de leurs épaules, leurs bras, leurs corps qui s’élancent, unis, au bas de cette pente et finie habits défaits, écharpes retournées, souffles essoufflés, main dans la main et regards attachés, tacheté de scintillements joyeux.

Arrêt, délicatesse des gestes, fougues d’un baiser, ils se retrouvent, se resserrent, goûtent le froid sur les lèvres teintées de mauves, les nez rougis par le vent qui se frôlent, les pommettes rosées entraperçues derrière les paupières mi-closes, embrassent leur moment, cette après-midi de fin d’année au soleil recouvert de givre, aux arbres flamboyant, aux avenue enfiévrées, savourent temps, atmosphère, sonorités, bonheur sur la bouche de l’autre, par dessus tout l’omniprésence de l’autre, de l’aimée, de leur amour dans cette embrassade brûlante.

Instant d’apnée, le sol reprend pied. L’escalade de l’allée empourpré, ils s’en vont, le visage échauffé, sourires et souvenirs passionnés aux bords des lèvres, mains éprises.