Indécis

Ancré sur le flan des montagnes, sous un ciel flou et gris, le village aux maisons éparses s’éveille, insouciant, avec la lumière ascendante. Des hommes et des femmes quittent leurs domiciles, rejoignant leurs entreprises, des enfants et des adolescents marchent vers l’école ou patiente dans l’abribus, certains habitants promènent leurs chiens, entament leurs devoirs quotidiens ou profitent encore de leurs lits tièdes. Dans cette sérénité matinale, une sirène retentit, la fracassant, répercutée en écho dans les monts, aussitôt repris par deux sœurs. Un camion de pompiers derrière lequel s’élance deux véhicules de police, dévale la pente douce, suivant la courbe de la route et se garent, crissant et craquant, dans l’allée gravillonnée d’un pavillon égaré au milieu d’une pelouse d’un vert dense. Précipitamment, les agents grimpent l’escalier, franchissent le porche et pénètre dans la maison à la porte déverrouillée. De rares badauds s’approchent, guettent, échangent des chuchotis. Puis, un homme sort, accompagné de deux pompiers, le visage baigné d’hémoglobine, les cheveux défait mêlés de mèches sèches de sang, terrorisé, hagard, mécanique dans sa démarche. Alors qu’une nouvelle voiture s’arrête, il s’effondre, s’assied sur les marches et se pétrifie. Personne ne prête plus attention à cet homme, ils déambulent, épris par leurs tâches, sachant, inconsciemment, qu’il ne fuira plus.

Aux oreilles de l’opératrice, la bande magnétique répète en hurlant, en pleurant : « J’ai tué ma femme. Venez, vite. J’ai tué ma femme. »

Le malaise imprègne l’atmosphère de la salle, le bois vernis, les vêtements en tissus épais, les gestes maladroits, les regards qui ne se croisent pas. Les jurés trépignent sur leurs chaises, les avocats ouvrent et ferment la bouche sans prononcer un mot, la juge, sans arrêt, se frotte le front. Tous les yeux, apeurés, hésitants, intrigués, étincelant de compassion ou de colère, convergent vers l’accusé, qui pleure, assis sur son banc. Il plaide coupable, constamment. Dès que la question lui a été soumise, il s’est déclaré coupable et n’a pas nié, ne s’est pas rétracté. De même, durant l’audience, il a répété, mots pour mots, ces paroles criées dans un téléphone, débutées et achevées par des sanglots, et qui vibrent encore dans les oreilles de la salle : « J’ai tué ma femme. ».

L’avocate de la partie civile l’interroge, tente de comprendre, d’obtenir des réponses, d’expliquer à la famille de la victime, au juge, au jury, à l’auditoire, les faits, l’acte, la réalisation. « Vous vous êtes procuré de la chaux, des bâches, vous avez réservé des billets de train. ». Mais, s’oppose à elle, un homme oublieux et effondré. A-t-il acheté matériel ? Oui, oui, il croit, il accepte de le reconnaître. « Pourquoi ? Que projetiez-vous ? » Il l’ignore, ne se se souvient pas. Il souhaitait peut-être la tuer, peut-être. Il hésite. L’idée était peut-être présente, derrière, cachée, inconsciente. « Vous avez acheté ce matériel, l’idée n’était pas qu’inconsciente ! ». Il accepte, hoche la tête puis la secoue. Rien n’a été utilisé pendant ce meurtre. Il n’a ni enfermé sa femme dans une bâche, ni ne l’a enterré. Le matériel est resté dans le garage, neuf, propre.

Des photographies de la scène de crime apparaissent sur un écran. Nombre de personnes détournent le regard. Le sang a tout éclaboussé : murs, plafond, meubles ; il a atteint toutes surfaces de la salle. Et, au milieu de la mare sombre coagulé sur le carrelage, une silhouette blanche. « Elle s’est vidée de son sang. » annonce l’avocate, souligne la violence de l’acte. L’accusé garde le silence. « Que s’est-il passé ce matin-là ? Ou alors cette nuit-là ? » Son appel a été passé à huit heures treize, les médecins estiment la mort de sa femme au maximum deux heures auparavant, l’incrustation rouge sanguine suggère une confrontation anticipée. « Qu’avez-vous fait pendant ce laps de temps ? » Des détails se contredisent : hormis le sang, la cuisine est propre, aucune vaisselle sale ou abandonnée dans le lavabo, pas de trace de pas ensanglantées ; d’hémoglobine il y en a uniquement dans ces quatorze mètres carrés. Lui, il ne sait pas. Et l’ensemble du tribunal observe les larmes qui descendent ces joues en s’interrogeant.

Les images s’effacent et des schémas du corps humain les remplacent. Un spécialiste s’installe et parle, dit une fois de plus la violence. Trois doigts sectionnés à la main gauche, deux côtes brisées, le visage bleui, le cuir chevelu partiellement arraché, la multiplicité de plaies plus ou moins profondes réalisées par un objet tranchant, un couteau probablement, de nombreux hématomes et l’auditoire frissonne, ravale difficilement sa salive, la bouche sèche, le ventre crispé, malade, pendant que, silencieusement, il pleure. « Ce qui a tué cette femme est probablement la profusion de blessures car, prise une à une, aucune n’est mortelles. » Les présents pensent aux termes employés par l’avocate qui flotte encore au-dessus de la salle. « Vidée de son sang. » « Où est l’arme du crime ? » Et, une fois de plus, il a oublié.

« Ma fille vaut moins qu’un chien ! » L’assistance se tourne vers ce père, furieux, qui lance cette phrase dans la pause née dans la fin de la dernière intervention, et se rassoit entre son épouse et son fils. L’avocate rebondit, replaçant une mèche de ses cheveux qui s’est accroché au coin de sa bouche : « Qu’est-il arrivé au chien ? » Il se redresse et hoche à nouveau la tête, le visage humide. Ce moment, il s’en souvient. Le berger allemand aboyait sans discontinuité sous le cadre de la porte. Alors, il l’a pris dans ses bras, l’a enserré, comme lors des câlins que l’animal appréciait tant, l’a égorgé et il y a enfin le calme et le silence. Ensuite, il a porté le cadavre derrière les buissons, contre le mur de la maison, a creusé un trou, éclairé d’une lanterne à LED, et l’y a enterré. Il est revenu dans la cuisine et a enfin goûté au calme et au silence.

Le couple se séparait. Lui quittait le domicile pour s’installer plusieurs kilomètres de cette maison. Ils ne s’aimaient plus. Ou lui, ne l’aimait plus. La séparation annoncée, leur relation s’était dissoute brusquement, l’ambiance devenue anxiogène : les cris, les coups bas, la vaisselle cassée, les mauvaises blagues, le harcèlement, subis, tous les soirs, tous les jours. Seule description faite par l’accusé interrogé sur le lien entre lui et la victime, incapable de s’exprimer sur le meurtre.

Des murmures, et l’un des membres du jury se lève, résume toutes les contradictions de cette affaire, de cet accusé, et conclut : « On dirait qu’il y a deux individus en vous. » Soudain, pris de court, la tristesse étouffée, écrasé par l’ébahissement, il fixe le groupe et déclare « Pourtant, je suis un homme. ».

La séance est suspendue, les jurés, médusés, se retirent, l’accusé, conduit hors du tribunal, n’offrant que des épaules tressaillant. Pas de délibération.

025 : Désir

« M’emparer de toi
t’enserrer contre mon corps
ébouriffer tes cheveux
puis les humer
griffer le bas de ton dos
l’escalader
effleurer ta peau et tes os
lécher ton cou
ta mâchoire
jusqu’à ton lobe
écouter tes battements
contempler tes iris
sculpter ton visage
halluciné de ta beauté »

Dans un mouvement vif, assoiffé, m’emparer de ta main et t’attirer contre moi. Déposer mes bras sur tes épaules, délicatement t’en orner et t’enserrer imperceptiblement avec plus de force ; en un même mouvement, baisser la tête, frotter ma joue contre ton front, plonger mon nez dans tes cheveux, respirer ton odeur ; sur ton crâne, déposer un baiser. Chute des mains, s’accrocher au bas de ton dos. Dernières phalange repliés, griffer de frôlements ta peau, enfoncer avec douceur mes doigts dans ta chair, partir des bords de tes vertèbres et parvenir à tes hanches ; une sauvagerie tendre cherchant à ressentir ton corps, retenir ton être. Preste geste, dévorer l’épiderme de ton cou tendu, saisir les pulsations de tes veines, glisser ma langue par-dessus tes grains de beauté, goûter les hérissements de ta chair, lécher l’esquisse de ta mâchoire et couler jusqu’à ton lobe. Sous ma paume, capturer tes frémissements et d’une poigne souple, rejeter ta tête vers l’arrière, suivant un soupir, goûter ton oreille. Debout, corps contre corps, trembler de tes battements de cœur, frissonner sous ton souffle sur ma peau. Un instant te relâcher, mieux te contempler. Absorber la couleur de tes iris, le dessin de tes sourcils, les plis de ton front, la silhouette de ton nez, la forme de tes lèvres, ton visage. Ailleurs sans temps, présence de ton manque, halluciner de ta beauté. Se rassurer, par une étreinte enclose, te resserrer.

Confinement 024 : Flower Tower

De grosses gouttes éclatent sur la chaussée. Dans le ciel plombé, des nuages acier ou effilés se superposent et circulent rapidement. Une dépression entraîne route et trottoir à s’abaisser devant le tablier noir d’un pont ferroviaire, soudain devenu abri sur une vingtaine de mètres. Sorti du tunnel, la pluie s’est régulé, une bruine tombe en continu d’un plafond parcouru de fissures blanchâtres. Première à droite, puis à gauche. Créant une faille dans l’architecture moderne, un haut portail aux tiges resserrées introduit sur un jardin caché.
Le sable humide, l’allée s’avance en surplomb d’un parc carré, délimité par des résidences aux dénivelés chaotiques. Le temps sombre accentue les couleurs obscures des épais arbustes sphériques qui couvrent la pelouse, détournent les sentiers, dissimulent les soubassements des logements. Une rampe, lames scintillante d’eau, dépose au centre du jardin. À droite, une muraille de pierres pâles retient l’esplanade d’entrée, s’annonce être un reste de l’enceinte de Thiers. Parmi les édifices, une tour tire la végétation à elle, s’en drape, la fait rejaillir sur chaque balcon dans de lourds pots blanc. Flower Tower.

Confinement 023 : Passy

Depuis la terrasse, les gigantesques immeubles cubiques s’imposent. Leurs rez-de-chaussée, successions de parois de verre, maintiennent l’entièreté du bâtiment, projetant les regards sur la colline abrupt qui chute, sur la Seine qui remue au bord des toits et sur la Tour Eiffel qui s’épanouit, se détachant du ciel nuageux. Entre eux, un escalier s’effondre devant les pieds et débouche au centre d’un square dénivelé. Tout au long, les balustrades retiennent genévriers, thuyas et cyprès qui recouvrent la colline et s’épandent dans le jardin, habillant les talus et délimitant les chemins. Au centre, un kiosque se décuple en une allée de pergolas sur lesquelles s’entortillent des jeunes vignes aux subtils ton vert traversés de jaune. De la glycine ponctue le parc et s’éparpille aux murs. Contemplé d’en dessous, s’érigeant puissamment, l’architecture angulaire des résidences domine et amenuise structures, nature et flâneurs. Aucun effort visible, les édifices émergent de la pente, verticaux, vertigineux, escaladés de confrères rocheux qui se dressent par dessus, plus haut encore. Des terrasses et des balcons, arbustes et épicéas saillent et piquent la perfection des lignes élevées. La vision des géants s’estompant, le panorama sur la Ville Lumière accapare à nouveau les yeux, paré de deux bâtisses dans le même style géométrique.
Un détour entre des colosses décorés de briques conduit au bas d’un escalier étriqué, une cascade de marche ayant asséché une source puis, square inversement parcouru, un passage pavé remonte avec paresse la pente. Les rues s’écoulent et parviennent au fleuve. Proche, le métro aérien perce l’alignement minéral, reçu par deux larges tourelles, entrée monumentale dans le quartier. Les enjambées s’engouffrent dans la béance, la rue, protégée par le tablier rivetée, s’imbrique au milieu des riches logements, la station insérée au-dessus d’elle. Une délicate pénombre colore sol et murs. Les lieux s’assoupissent ceint du passages réguliers des rames. Les fenêtres des étages donnent à rêver, aux côtés des rails, de rêvasseries hivernales contre les vitres pendant que les trains défilent. Annonciatrice, porte principale du faubourg, l’enclave charme à y demeurer jour après jour.

Confinement 022 : Square

Au pied d’un pont en fer forgé, un court pan de mur illuminé par le soleil méridien bâtit un chambranle évidé, exigu et timide à en être transparent entre l’épaisse pile et l’immeuble dressée. Passé au travers, un sentir goudronné se déroule et s’insère entre des buissons touffues, leurs feuilles oblongues frémissant au-dessus du chemin gris. Un surprenant contraste entre l’étroitesse du chemin, interdisant de croiser d’autres promeneurs et la lourdeur des taillis perturbe les notions de mesures : un pas colossal, le deuxième minuscule. Un arbre au tronc et au branche dénudé, esseulé au milieu des boules de verdure opaque, détourne le trajet vers une pente souple. Peu à peu, les haies se réduisent et la ligne d’horizon s’élance au dessus du jardin, des cours végétalisés d’un côté, d’une double voie de chemin de fer, d’une large rue de l’autre et, des deux, butent contre des résidences de briques. Six tables de ping-pong bétonnées, aux surfaces bleues délavées percent la végétation ; des bancs s’effacent contre les lauriers, un local aveugle pointe entre ces éléments, s’imprégnant de leurs couleurs. Les différentes frontières disparaissent, indiscernables, travaillées et soignées près les logements, sauvages proche des rails. Même la maille losangée du grillage empêchant l’accès au remblai abandonné se veut invisible. Au milieu, le ruban de macadam se fragmente en une piste de sable.
Ombres intenses, vert sombre aspergé par de rares pétales blanc ou pourpre, la lumière drue arrose de rayons pures les différents reliefs. Végétaux et constructions resplendissent d’une luminosité limpide qui caresse l’œil. Au-delà de la voie ferrée, pendu à une fenêtre ouverte, un drap s’agite. En arrière-fond, le ronflement d’une voiture qui s’éloigne aussitôt. Le quartier s’imprègne de calme.
Les enjambées reprennent, assurée, tranquille. Un spacieux escalier de métal grimpe contre le soutènement pour rejoindre la rue étendu par dessus les rails. À gauche, un carrefour à cinq routes et, plus loin, les pages guident dans les sereines Épinettes.

Confinement 021 : Réconfort

Soulagements. Le soupir est long, immense, vide les poumons, les alvéoles de chaque particule d’oxygène, peut-être pour mieux aspirer l’air qui souffle autour de lui. Les paupières se baissent, un instant se répète, pendant que les autres sens se développent. Des poids immatériels chutent autour des pieds, le corps se relâchent. Appuyé contre sa poitrine, les battements qui traversent son tympan et s’éparpillent dans sa chair le rassurent ; ses pulsations se calquent sur celles de son amant. Croisées dans son dos, posées sur le tissu, les mains éloignent une froideur qui s’était peu à peu profondément insinuée ; les bras exercent une douce pression, force légère emplie d’émotions indicibles. Le nez de son bien-aimé se frotte dans ses cheveux, lui-même inspire le parfum chaud de son compagnon. Une main s’accroche à son épaule, ses doigts grattent délicatement le bas de son dos par-dessus son vêtement, geste tendre et compulsif, la confirmation réitérée de la présence de l’autre.
Papillonnement des cils. Sous son regard, le bordeau du tee-shirt, l’ourlet de la manche, la peau rose pâle et les trois grains de beauté traçant une droite sur le biceps. Les yeux se floutent, l’encéphale capture une sensation après l’autre. Pulsations sereines. Parfum de la peau. Chaleur des corps embrassés.
N’existe que l’infinitude de l’enlacement.

Confinement 020 : Catacombes

L’escalier resserré s’enfonce dans des spirales rétrécies, étirant en colimaçon ses marches étroites qu’un pas déséquilibré descend. Plafond bas, murs circulaires de béton brut éraflés, colonne d’acier centrale, sur la droite, une rampe froide peinte d’une couche grise grumeleuse offre au corps déstabilisé un ancrage évitant une trop prompte chute. L’air inspiré se rafraîchit, se dépose sur les mains en une rosée froide, les bras électrisé d’un fugace frisson. Lors d’une enjambée, l’imagination élève la terre brune, les tunnels du métro, les canalisations, les rues, les voitures, les immeubles haussmanniens qui enterrent, tassent, écrasent et s’élèvent au-dessus, tente de s’emparer du poids que soutient ce sous-sol puis abandonne devant ces forces.
En quelques minutes, les circonvolutions s’achèvent devant un arc en plein cintre qui cisaille une entrée sur une première pièce carrée et blanchie. Sept grands cartons plastifiés content l’histoire du lieu qui se continue dans la seconde salle, semblable à la première, toute deux évoquant par leurs coloris et leurs lourdes portes métalliques un bunker étrangement soigné. Derrière, une flèche pointe la gauche et, franchissant une grille ouverte, un couloir de pierres taillés fuse et se décuple en intersections, virages, perpendiculaires et diagonales, un chemin coupé entre barrières et portails. Aux côtés des lumières orangées, ternes, l’atmosphère est froide, humide ; des mousses envahissent murs et plafond. Après de nombreuses déviations, la carrière apparaît, ses murailles se démontant au fur et à mesure de sa traversée. Les belles roches retiennent des bassins de sables et de gravillons, percées régulièrement d’épais et courts piliers dont les plus proches s’intègrent aux maçonneries à nouveau pleine. Les mètres s’alignent, une fracture dorée par la lumière brise le mur sur sa gauche puis une fenêtre donne à voir une salle à l’éclairage or, gorgée d’arches et d’arcades ; un large caniveau asséché la divise, disparaissant au bas de l’ouverture vitrée.
Enfin, un autre couloir s’étend et le corps se glace. Creux obscurs, mâchoires absentes, crânes édentées et boules osseuses composent les parois. Des milliers de fémurs se superposent et se côtoient, des têtes évidées rythmes en lignes les milieux et sommets de ces murailles. Dès le premier quart de la galerie, un vertige arrête la marche : le décompte des squelettes associé à la difficulté de construire une vie à ses restes pèsent un instant ; la singularité de l’espace aussi, ces ossements rangées, triées, déposées, emboîtées à la perfection offre l’image d’une humanité absolument semblable, une similarité palpable morte. Peu après, un puits entouré d’orbites vides surprend par sa présence. Sur le parcours, des plots indiquent la provenance de l’entassement : église, cimetière, fosse commune, hospice ; alternant avec des aphorismes, des vers, des pensées ou des louanges. Calmes, murmurant, les lieux cherchent à rassurer, proposent des réflexions, infiltrent une fin douce, sereine et mélancolique. Un seul renfoncement est troublé par l’effondrement ancien des os jaunies et brunâtres, inatteignables. Au terme, une sculpture proche d’une urne pare d’un dernier trouble la visite. Lentement, les sous-sol se referment par une montée bétonnée, s’écartent des regards, s’ensevelissent dans la mémoire.
Vingt mètres d’escalade ramènent les bruits de la circulation, la verdure des platanes, un ciel taché de nuages atténuant les rayons solaires.

Confinement 019 : Villas

Un angle, fixé par le regard, cachent derrière son épaisseur blanche, rouge ou jaune un horizon, encore un instant, quelques enjambées, inconnu à nos pas,. En arrière-plan, faisant face, un panneau à fond bleu marine et bordure vert pur exprime en lettres blanches le nom du lieu. À son pied, les grands boulevards, les larges rues se taisent ; une barrière d’éther absorbe tous les bruits urbains quotidiens. D’une extrémité, la vue esquisse un passage étroit, pavé, trottoirs étroits ou inexistants, maisons mitoyennes, individuels, à un ou deux étages. Partout, des plantes, des fleurs qui tombent de leurs jardinières, des arbres en pot de la taille d’un homme , des buissons taillés, parfois les couleurs d’oranges ou de poivrons, les senteurs d’aromates. La ville s’est évaporée. De sa brume, un village s’extirpe, la campagne transparaît derrière les habitations.
Les oiseaux qui pépient, les sons retenus, le calme, l’absence de passants, l’atmosphère figée amènent hésitations et questionnements. Régulièrement, des grilles barrent l’accès, des affichages aux messages écaillées, aux papiers sous-verre aux côtés de portails ouverts informent des horaires publics. À l’entrée de cette impasse, absence totale de ces défenses : le lieu s’offre à tous. Pourtant, les doutes résonnent dans la tête, les pas incertains s’accompagnent d’adrénalines, les pensées s’interrogent sur la légitimité de la présence. Un guide, la curiosité ou l’attrait de l’air dirige la visite dans cette ruelle. Le pavage inégale accroche la pointe de la chaussure, le marcheur trébuche, trouve sa stabilité et un sourire éclate sur ses lèvres. En un instant, toutes émotions est remplacées par une quiétude joyeuse.
Derrière une clôture impassible se dresse une glycine, un épicéa ou un marronnier. Certaines fois, une vigne ancienne tord et plie des barreaux de toute la force de son tronc. Plus loin, un chat blanc, noir ou rayés se tient sur une marche ou se précipite entre deux jardinets. À droite, une demeure d’architecte se reconnaît à son vitrail translucide s’étageant sur la façade, à ses fenêtres tout en longueur. D’autres résidences se parent de couleurs intenses, de colombages, de meulières, de perrons timorés, s’embellissent dans leurs modesties. Certains logis se copient et la reproduction s’alignent quatre fois. De doux rayons de soleil enluminent la voie, étirent des ombres pâles et le vent, quittant ses hauts couloirs, s’éparpille en brises.
Parvenu à l’impasse, le volte-face s’impose. À nouveau, le rythme se ralentit pour ne pas s’échapper prestement. Mais une centaine de mètres se parcourt rapidement. Relâché dans la rue, d’autres villas, d’autres cités patientent, hameaux qui jalonnent la capitale, passages secrets qui emmènent en voyage.

Confinement 018 : Erwan / Alexandre / François

Cheveux frisés, souvent accompagnés d’un rayon doré, yeux bleus pétillant de bulles de joies et de fantaisies, un homme d’un mètre soixante-dix explose en un rire rauque et tonitruant, ses dents du bonheur apparaissant fugitivement dans un éclat blanc. Son visage rond, habillé d’une mince et douce barbe irradie constamment d’un sourire subtil enrobé de lèvres délicatement charnues. Nuque courte et large, fortes épaules, corps solide, il trépigne, sautille, se trémousse, brandit ses mains, déployant dans tous ces mouvements énergie et charme, parfois imprégnés d’humour. Des plaisanteries sur ses papilles, il peut promptement offrir tendresse d’une oreille attentive ou d’une embrassade intense. Actif, il s’agite en vie et en pensées, cherche justice, égalité, équité, solidarité qu’il crie et chante, marche et chorégraphie. Concentré d’électricité, offrant d’innombrables sourires aux personnes qui le côtoient, cet homme rayonne, irradie.

Protégé d’une paroi de verre, un immense regard brun profond s’écarquille dès qu’un mot lui est adressé. Air surpris, bouche ouverte, il s’exprime d’une voix éraillé, un son ronronnant, qui possède des notes rassurantes et bercent l’oreille. Long nez, long bras, longues jambes, il danse plus souvent qu’il ne marche, se mouvant dans des vêtements raffinant son corps élancé. Puis, imperceptiblement incliné, il parle, s’exprime dans ses harmonies murmurées qui accrochent telle une crémaillère, suspendent, hypnotisent. Protecteur, l’amitié semble pour lui primordial : il écoute, soigne, polit, défend, propulse ses amis. Pourtant, sur ses lunettes se dessinent des fissures ; en de rares instant, son sourire chatoie d’une ombre de tristesse ou de mélancolie qu’une étreinte éteint. Humain empli d’allégresse et d’affection, l’extrémité de ses phalanges, le bord de ses lèvres épandent torrents et étincelles de sensibilités.

Allongeant une immense stature, qui ombrage avec chaleur les personnes alentours, une voix bienveillante souffle de sa robuste poitrine, accueille paisiblement son entourage. Cheveux châtains, barbe brune, pilosités abondantes recouvrent une peau blanche, soulignent des formes sculptées en une composition de contrastes profonds. Accompagné de sa minuscule chienne au noir prédominant son pelage, son animal retenu au creux de sa paume renforce encore les oppositions qui le peignent. Adepte des photos à l’atmosphère vaporeuse, son être exsude une aura éthérée apaisante. En lui s’entend un cœur gigantesque dont les battements embaume l’air et enserre celles et ceux qui s’approchent. Généreux, gentil, par ses mains, ses gestes, ses idées, ses pulsions, il ajoute sa quiétudes et ses rêveries à nos mondes.

Confinement 017 : Électro

Pulsions d’adrénaline, le cœur se précipite contre les os, excitation enrobée d’angoisse, étreint par la joie et la peur. La pente douce s’avance vers les portes glacées, ombragées ; s’étend par-dessus un angle du bâtiment au revêtement d’aluminium, qui engloutit les visiteurs. Une hésitation sur le « Tirez/poussez », sac ouvert, portique, le hall sombre et frais, vide, patiente. Première fois, les yeux s’égarent, caisses, accueil, vestiaires, figeant la pensée, le corps, et le cerveau se relance, le billet est enregistré, sous les doigts tremblotant sur l’écran, s’affiche. L’oreille gauche perçoit des notes sourdes, retenues, partielles : la direction s’indique d’elle-même. Contre le mur, à l’extrémité d’un tapis sur lequel se déverse la lumière postprandial tamisée par les baies vitrées, l’affiche de l’exposition, accompagnés des sons clairsemés, accélère les pulsations, qui trébuchent et manquent quelques battements. Une hôtesse reçoit poliment, répond chaleureusement au sourire crispé d’émotions, scanne les pixels noir et blanc et invite d’un geste à emprunter un casque audio. Devant, une double porte dont seul l’un des battants est accroché, donne une vue sur un univers bleuté agrémenté de violet, atemporel, immatériel.
Disposés en cubes empilées, posées sur des diagonales, à l’intérieur, des échafaudages construisent des blocs tout à la fois vides et fermés, ouverts et pleins, tracent un labyrinthe percé dans lequel déambuler aux envies. Entre deux tubes, des panneaux inscrivent en bleu et vert miroitant le nom des sections. Des boîtiers à quatre branchements se gonflent sur chaque poutre d’acier, prêts à recevoir les curieux. Les personnes se branchent, écouteurs plaquant leurs oreilles, attentives aux bandes, aux propos, aux mots, aux sonorités traversant leurs tympans, leurs pupilles illuminées des clips, des danses, des concerts, des répétitions, des interviews, qu’elles contemplent entièrement, partiellement, se débranchent, rejoignent une autre installation pour s’y connecter puis la quitter et se rattacher à une autre borne. La foule s’écoule, se frôlant dans des bruits de tee-shirt, de short ou de jupe froissés, murmurent. Entre deux écoutes, des claquements métalliques plus ou moins rythmés, des mots scandés vivement, ou des mixes multiples, hétéroclite prennent le relais : un cube dansant, les automates d’un groupe célèbre, la bande-son de l’exposition. Les explications se présentent en nuances de bleus ou en blanc et gris, des costumes se pavanent, des instrument s’enorgueillissent, des vitrines chatoient de tickets et de flyers passés. Au centre, enclos par une muraille d’épais tissus noir, un troisième cube se suppose par ses barres de LEDs, infléchies, luminescentes, explosions de couleurs qui ne cessent d’apparaître et de disparaître, distordues ou géométriques, pluies, rebonds, tableau hallucinatoire et hypnotique collées aux harmonies puissantes de la musique électro.
Propulsion. Yeux, oreilles, très lointaines pensées sont seuls existant. Infinité des sons, des compositions, l’univers se dévoile dans des notes creuses, à la paroi infime, ou basse et profonde, répercuté dans les os et les organes qui se détraquent et tremblent, au contraire des aigus qui caressent et effleure la peau frissonnante. Simple, complexe, rythme lent ou déchaîné, la musique semble provenir des âges premiers, du plus lointain du cosmos, du Big Bang crée par elle, née de lui, d’un avenir immémorial, inimaginable, donnant par avance au présent des mélodies futuristes. Elle s’exprime en couleurs néons, fluorescentes, clignotantes, parle au cerveau, converse avec le corps. Résonance, présence, impalpable, physique, elle s’incruste dans la chair tout en étant une vibration, règne dans l’atmosphère et sous le crâne. Imitation des cordes, des vents, des voix, d’un réel, elle se crée en tonalités hachuré, fantomatique, pleines, retenu, sourde, puissante, binaire, éthéré, brasse et ressasse l’immensité, s’élargit en éventail, se détaille et découle en vaste nuancier. En air et océan, en terre et en incendie, en ciel et en espace, elle se métamorphose en images, en sensations, en émotions. L’électro…
Expulsion. Un halo multicolore attire les yeux. Au-dessus de la tête, quatre mots rayonne : « La fête est finie. » Au sein de la philharmonie, la fête est finie. À l’extérieur, elle retentira encore, se développera, éclatera. L’électro s’emporte, s’envole. L’électro se vit. L’électro vit.

Merci à la Philharmonie de Paris ainsi qu’aux acteurs qui ont composé l’exposition Électro du 9 Avril au 11 Août 2019