Omniprésences

            Son pied se pose sur la lame de parquet, qui s’enfonce et craque. Une planche chute, entraînant de la terre et quelques brins d’herbes, disparaissant dans l’obscurité. Penché au-dessus du trou, les jambes peu assurées, il dirigea sa lampe-torche dans la trouée, examinant le salon poussiéreux et délaissé depuis de nombreuses années qui attendaient sous ses pieds. Dans la pénombre crée par le rayon lumineux, la cheminée fracassée ouvrait un tunnel sombre, effrayant de voracité. Il promena sa lumière, trouva la planche tombée qui gisait, découvrit quelques bouteilles cassées, abandon d’individus ayant erré dans cette demeure avant lui, remarqua un éclat à sa droite, ne parvint pas à en deviner l’origine et s’arrêta sur un débris en forme de tête de chien, à côté de la cheminée. Quittant sa contemplation céleste, il enjamba la perforation, s’appuyant d’une main sur le mur au papier peint déchiré, humide et s’avança dans le vieux couloir, hanté par les brises et jonché de mauvaises herbes et de pousses d’arbres. La demeure vivait de ses nombreux bruits involontaires.

            L’homme tournait sa lampe dans tous les sens, la glissait le long des murs, franchissaient des portes, escaladaient les surfaces jusqu’au plafond et retombait sur le sol largement recouvert d’un fin tapis de sable gris, encore vierge, cherchant à ne manquer aucun détail de cet endroit fantastique. Sous ses pas, la poussière crissait ; à ses oreilles, un courant d’air chuchotait. Il frissonna. Machinalement, il se gratta derrière l’oreille gauche, sa peau se soulevant au contact de ses doigts froids. Une désagréable gêne l’envahit, la sensation d’un autre présent ; une forte envie de se retourner, de vérifier le néant du couloir s’empara de lui, il se figea. Il respira un instant, évacua d’un souffle son angoisse et s’avança vers la première porte à sa gauche. Ce n’était pas la première fois qu’il errait dans ces logis abandonnés, qu’il visitait  ces lieux fuis, esseulés, s’effaçant, qu’il était presque emporté par cette puissante sensation, mais, ce soir-là, elle s’accrochait à lui, s’agrippait et le glaça une deuxième fois lorsqu’il saisit la poignée corrodée. Quelques secondes, il jeta un regard vide vers la partie du couloir que son dos dissimulait, poussa la porte et s’enfonça dans la pièce.

            Une silhouette se précipita sur lui. Son cœur manqua un battement. Pendant un moment, son esprit erre dans l’incompréhension, divague, recherche une reconnaissance. Et puis, il vit son reflet dans le miroir déteint, retrouva son visage blême qui se colorait à nouveau et baissa sa lampe-torche, prenant son temps pour explorer cette pièce inconnue. Derrière lui, la porte abîmée, au blanc passé, se refermait lentement, sereinement, seul. La lumière se coulant le long de la surface réfléchissante, elle illumina un lavabo ébréché puis longea les joints gris du carrelage jusqu’à une baignoire à pied, condamnée par de nombreuses toiles d’araignées. Au-dessus de sa tête, le plafond pendait mollement, comme un corps inerte, à moitié suspendu dans le vide. La porte remua, peut-être repoussée par un léger vent. Le malaise le reprit. Il frissonna, ne détachant son regard du reflet de l’entrée. Immobile, il attendait, taisant son souffle, il écoutait attentivement, tentant de percevoir un bruit anormal, mais dans cette maison largement ouverte à tout et à tous, chaque son qui l’animait paraissait anormal. Il se dirigea vers le lavabo, tourna le robinet. Une douzaine de goutte s’en échappa et la salle de bain fut sèche. Il respira encore un instant et quitta la pièce.

            Étrangement, il fut mordu par le froid, la petite salle d’eau possédait une atmosphère plus tiède. Il continua de longer le couloir et se décida pour  le balcon. Il baissa la tête, enjamba le rebord, juste assez haut pour faire trébucher et retrouva le jardin sauvage qui se déployait quelques mètres plus bas. Il trembla encore, empoigné par le froid puis, resserrant son bras contre lui, il promena le rayon lumineux entre les arbres, les buissons, les hautes herbes, sur le gravier et la statue mangée par la mousse verte. Ce fut un pas à l’arrière de cette dernière qu’il entrevit une forme. Aussitôt, il braqua sa lampe-torche sans voir, sans remarquer quoique ce soit. Encore une fois, il s’immobilisa, il écouta anxieusement le concert nocturne et se mit à apprécier les nombreuses harmonies que lui offrait la nature, conservant une certaine appréhension sur l’inconnu. Les cimes des arbres chahutaient, avec un grand flegme, les feuilles bruissaient, murmuraient, de rares insectes s’adonnaient à des mélodies coutumières et un lointain animal grondait, une nouvelle fois, un ensemble habituel et surprenant pour cet homme qui, comme beaucoup d’autres, avait oublié les doux vacarmes de la nuit. Écarquillant les yeux, cherchant à percer l’obscurité, il examina le jardin d’une dernière fois, tentant en vain de repérer la silhouette jusqu’à ce que, lassé, il revienne dans la maison.

            Un léger regard pour le couloir, il tourna à sa droite et entra dans une chambre. Aucun meuble à l’intérieur de cette pièce, uniquement un très long et profond placard intégré dans le mur, et des rideaux déchirés qui pendaient et se roulaient sur eux-mêmes, se balançant devant une fenêtre aux vitres brisées. Il s’y dirigea et marcha sur les morceaux de verres qui crissèrent et craquèrent, l’arrêtant.

            « Qui est là ? »

            Sa poitrine se souleva et se figea, son cœur s’arrêta, sa chair se releva, la peur le dévora. Vif, il éteignit de son pouce la lampe-torche, repoussa la porte, ouvrit le placard, s’y engouffra et le referma, ne se donnant qu’une fine rainure pour observer la chambre. S’empêchant de respirer pour éviter tout bruit, il fixe ces quelques millimètres de parquets gris et poussiéreux, de mur blanc cassé, de plafond couleur cendré et troué. La demeure conservait son calme et son silence, jamais troublé par une quelconque voix. Cinq minutes tombent, plus rien. Et, alors qu’il pose sa main sur la porte, au rez-de-chaussée, quelqu’un trébuche. Il se paralyse, recule. Un instant plus tard, de lourds bruits de pas frappent les marches, poursuivent sur le plancher du couloir qui s’écrie de douleurs et s’achèvent devant la chambre. Le silence s’étire, coursé par le temps. Et rien, toujours rien. Son cœur se ralentit. Il écoute. Soudain, les rideaux s’arrachent et se jettent à terre, le sol vibre violemment, un fracas effrayant se répercute entre les murs vides ; terrifié, il s’échappe du placard, court, dévale les escaliers, franchit le hall et se précipite dans le jardin, se précipite à l’extérieur.

            Lorsqu’il atteint le portail, il fait volte-face, rallume sa lampe-torche et la dirige vers la façade, contemplant la ruine. La demeure est immuable, taciturne. Il remonte la lumière sur  la fenêtre qu’il suppose être celle de la chambre, remarque le toit incendié et largement disparu puis revient aux vitres manquantes. La silhouette s’y dessine. Il fuit.

Aux urbexeurs, urbexeuses, chasseurs et chasseuses de fantômes…
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4 réflexions sur « Omniprésences »

  1. Bonjour. Merci pour la critique. Malheureusement, je n’ai pas du tout visité cette demeure, j’ai seulement bâti le texte et cherché une image sur Internet correspondant à l’image que j’avais en tête.

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    1. Alors, normalement, avec WordPress, quand tu cliques sur la photo, il est censé renvoyer sur le lien originel, celui dont provient la photo. Après, je ne me l’approprie pas, je dis clairement que ce n’est pas la mienne. Et au pire, je la supprime. C’est vraiment de la pure « illustration » qui vient « clore » le texte qui est premier et avant tout présent. Donc, je ne pense pas avoir violer les droits d’auteur.

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    2. D’accord. Je pensais qu’étant donné que l’URL originel était toujours présent, il n’y avait pas nécessité de préciser la provenance de la photo. Je rectifierai le tir un peu plus tard dans la journée.

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