Déraciné

            Au-dessus du château qui dominait la plaine marécageuse, le tonnerre éclata et le paysage ainsi que le bâtiment tremblèrent, effrayés par ce coup de fureur. Même Salvaric, debout sur le chemin de ronde, appuyé sur les créneaux, sursauta, déconcerté par la violence de la nature. Il leva la tête et observa le ciel gris, examina les nuages lourds et frissonna lorsque les premières rafales de vent s’écrasèrent contre l’épaisse muraille et le secouèrent. Un premier éclair déchira la couche nuageuse et descendit jusqu’à l’horizon. L’atmosphère, déjà belle et mélancolique, devint également froide, très froide.

            Haussant les sourcils, Salvaric croisa les bras et s’installa à nouveau sur la pierre poussiéreuse et glacée, fixant l’étendue plate qui s’étirait depuis les murs de l’ouvrage, élevé à quelques endroits d’un arbre esseulé ou d’un petit fourré. Il examinait la région, cherchait un détail, qu’importe lequel, qui lui indique un évènement extraordinaire. À l’ouest, la foudre se brisa, découpa l’espace et toucha terre. La lumière s’étendit sur les marais, la route, les arbres et le bâtiment défensif, entraînant avec elle l’ombre de chaque objet, chaque être qui se déformaient en d’étranges et angoissantes formes sombres. Un temps après, le tonnerre résonna au-dessus de la plaine figée qui se recroquevilla. Salavaric soupira et quitta sa place, marche vers une tour plus abritée, ses yeux se portant sur le donjon noyé dans une douce obscurité.

Sous la charpente de vois, près du brasero, Salvaric salua d’un léger signe de tête Foulques, l’homme qui gardait avec lui cette partie du château, et s’approcha des braises rougeoyantes pour se réchauffer. Aussitôt, l’autre sortit et débuta une marche sans but sur le sommet du rempart, qu’observait Salvaric par la trouée de la tour. Lorsqu’il se fut réchauffé, il s’éloigna de la grille et s’appuya sur le mur, près de la fenêtre, poursuivant sa garde, vigilant.

« Il n’y aura rien ce soir. »

Salvaric se retourna vers Foulques qui revenait et s’asseyait sur un tabouret. Il hocha la tête mécaniquement, il pensait exactement ce qu’avait exprimé haut son compagnon : il n’y aura rien ce soir. Le seigneur avait mal jugé l’ennemi, il n’attaquerait pas dans la nuit. Bien que la pluie n’ait pas encore humidifié le terrain jusqu’à le métamorphoser en boue, l’orage était présent, lourd et violent. Il hocha la tête et répondit.

« Oui, mais ce n’est pas une raison pour abandonner son poste. »

            Foulques lui sourit puis détourna la tête, saisit son épée qu’il détacha de sa ceinture et déposa sur ses genoux. Salvaric tendit une main vers le brasero, s’apprêtant à attraper un peu de chaleur et l’emporter à l’extérieur, s’arrêta une seconde, marcha, hésitant, et s’échappa de la tour, longeant à nouveau les larges créneaux du rempart.

            Le temps s’écoulait, serein, tranquille. Les nuages s’amoncelaient encore et encore, s’escaladant les uns et les autres. À intervalles réguliers, des éclairs déchiraient la pesante couche vaporeuse, s’écroulaient au hasard sur le paysage, plus proche ou plus loin du domaine seigneurial et s’effaçaient de suite, lueurs éphémères. Le tonnerre ne tardait pas à gronder et l’horizon et l’horizon, les arbres, l’herbe, le marécage, les pierres de l’ouvrage défensif vibraient, frémissaient, tremblaient, terrorisés.

            Accoudé sur la roche taillée, Salvaric contemplait la plaine vidée illuminé par l’Ouest, l’Est, le Sud ou le Nord. Le froid blessait ses mains, mais il ne s’y attardait pas, trop absorbé par le spectacle qu’offrait la nature en cette nuit. Soudain, son regard fut attiré à gauche. À l’horizon, les nuages semblaient s’effondrer. Une cascade de brume naissait dans le lointain, et Salvaric s’interrogeait sur cet étrange évènement qui lui paraissait s’amplifier. Le froid était plus virulent, coupant. Le vent lançait des bourrasques puissantes et se transformait petit à petit en tempête. Un mur nébuleux, terne, opaque, constamment en mouvement bloquait l’horizon. Et, brusquement, les nuages coururent sur la plaine.

            En quelques secondes, le château disparut. L’air sifflait aux oreilles de Salvaric, qui écarquillait les yeux, à la recherche d’une silhouette ou d’une forme familière. Un premier éclar rose traversa le vent et le brouillard et frappa le donjon, aveuglant Salvaric. Il hurla.

            « Foulques ! Foulques ! »

            Il n’entendait aucune réponse, les bruits alentours étant trop forts. Un deuxième éclair toucha la tour, la charpente s’effondra. Il tenta de faire un pas, trébucha et se raccrocha au mur. Une troisième fois, la foudre s’abattit et une partie du rempart éclata, glissa et disparut. Salvaric s’adossa au mur et baissa le regard vers la cour, visible avec peine. D’autres éclairs jaillirent, jetant à chaque coup sur le château une fugitive clarté rosée. L’ouvrage défensif était pris de convulsion, le donjon tremblait, s’inclinait. La tourelle s’en détacha et s’écrasa trente-sept mètres plus bas, s’enfonçant profondément dans la terre, comme un couteau dans la chair, qui craqua, se fissura et fut touché par la foudre. Aussitôt, l’ensemble de la structure ploya, descendant d’un peu plus d’un mètre dans le sol. La haute tour fléchit encore puis transperça le terrain, irradia d’une lumière violette et fut englouti par le trou, tombant en morceau. Le cratère croissait, le château y envoyait toutes ses pierres sans le rassasier. Salvaric était tétanisé, paniqué, apeuré. Le rempart se courba, il se releva d’un bond et, tandis que les roches s’émiettaient, il s’empara du créneaux, prêt à le franchir au pas de course. Mais il perdit l’équilibre, passa par-dessus le chemin de garde, libéré de la gravitation et attiré par la trouée, et chut.

            L’impact est dur, le dos souffre, la respiration s’arrête un trop long instant. Salvaric ne bouge plus, souffrant en silence. Aucun mouvement par peur d’aggraver ses blessures, mais aussi une peur d’enfreindre une loi tacite. Il cligne plusieurs fois des yeux et, lentement, dans le flou nacré, s’élèvent des formes sombres et crochues, s’esquissent d’étranges et vagues silhouettes, et jouxtant la tête de Salvaric, se dresse à la verticale une surface plane, rugueuse et poreuse. Tout aussi lentement, la couleur se déposa et les contours se précisèrent : le ciel bleuit, tâché de blanc, les troncs se nuancèrent de brun et les feuilles se teintèrent de différents verts. Sous ses mains, sous sa tête, l’herbe effleurait sa peau, le chatouillait, involontairement. Des frissons le traversaient, la douleur de son dos se taisait. Ses paupières se fermèrent encore à plusieurs reprises avant qu’il ne pose une main ferme sur le sol frais. Il se releva.

            Les arbres dansaient, valsant au gré de la brise. Un soleil timide lançait ses rayons sur la nature alentour et réchauffait l’atmosphère. Salvaric ne reconnaissait pas le lieu, aucun détail n’extirpait de sa mémoire un souvenir de cet endroit. Des odeurs montèrent jusqu’à son nez, il supposa que l’été s’achevait dans la douceur et la tranquillité, contrairement à la forteresse dont il provenait où l’hiver débutait et lâchait ses premières attaques. Il pivota sur lui-même, examinant le bois clairsemé qui encadrait une vue sur la campagne vide, son regard voguant sur la pelouse drue qui poussait et s’étendait, un étang d’un vert tendre, entre la muraille de troncs et de pierres sur laquelle se fixa le regard de Salvaric.

            S’éloignant devant et derrière lui, un vieux rempart à la couleur blanc-gris, escaladé par le lierre, creusé et cassé par endroits mais encore haute et imposante, séparait le bois, l’herbe sauvage ainsi que Salvaric de son intérieur qu’il conservait secret. L’homme posa sa main sur la roche froide et leva les yeux sans observer plus qu’une ligne d’horizon craquelé et crevassé. Il pressentait déjà un malheur, son cœur s’accélérait mais il n’osait formuler clairement, véritablement sa pensée, son malheur. Frémissant, il s’avança, marcha lentement, longea l’interminable mur, s’en éloigna lors de la naissance d’un fossé et, après cinq minutes, il ralentit et s’immobilisa devant une entrée enserrée et bloquée par deux tours trapues. Un pont et une grille entrouverte offraient une perspective vers l’intérieur du château. Salvaric s’approcha, son sang palpitant, poussa le fer forgé et découvrit quelques restes, notamment une immense tour à laquelle était agrippée une tourelle, un bâtiment reconnaissable. Il en fut certain, il n’y avait plus de doute. C’était son château.

            L’émotion le saisit. Il tomba à genoux, il pleurait. L’incompréhension avait envahi son esprit. Il n’ignorait plus où il était. Mais quand était-il ? Pourquoi la forteresse était-elle dans ce désastreux état ? Qu’avait-elle subi ? Salvaric s’interrogeait également sur Foulques, sur le seigneur, sur sa fiancée, sur ses parents, sur toutes les personnes qu’il avait connues, simplement croisé ou, même, auxquelles il n’avait jamais parlé, qu’il n’avait jamais vu, qu’il n’avait jamais imaginé. Étaient-elles égarées, mais présentes avec lui ? Ou toutes décédés lors de l’étrange tempête ? Il l’ignorait. Cependant, voir ce bâtiment, cet édifice qui avait été son foyer, qui dominait la région où il avait toujours vécu, en ruine, abandonné et offert aux éléments lui tordait le cœur et l’estomac. Les larmes fuyaient ses yeux, intarissables ; il pleurait, inconsolable.

            Il ne sut combien de temps il exprima sa tristesse, le soleil était maintenant plus bas, rasant. Il s’essuya vaguement les yeux et les joues, se redressa et fit demi-tour. Un garçon l’examinait soigneusement. Salvaric plissa les yeux et se questionna. Le garçon était vêtu de surprenantes pièces, certaines chatoyantes, d’autres mates, plutôt coloré et à la découpe surprenante, des vêtements que n’avait jamais vu l’homme, étonné. Après un moment, il choisit de briser le silence et salua l’enfant, qui le regarda avec un visage perplexe. Salvaric lui posa une question qui resta également sans réponse. Il se dirigea vers le garçon, une main tendue, mais ce dernier s’enfuit. L’homme se précipita derrière lui, passa la grille, enjamba rapidement le pont et s’immobilisa face à une femme qui tenait par la main un second garçon, eux aussi bizarrement habillé. Le premier garçon les avait rejoints et la mère, présuma Salvaric, fronçait les sourcils en le fixant. Il eut une intuition et se jeta dans un véritable interrogatoire, questionnant cette femme sur la date, le lieu, le souverain, l’histoire du château, … cependant, la dame, bien qu’elle parût s’adoucir, secoua la tête, répondit et s’éloigna sur le sentir d’où elle était venue. Salvaric était abasourdi. Aucun mot dont avait usé cette mère ne lui était connu. Il n’avait pas compris. Ils ne s’exprimaient pas dans la même langue.

            Revenu de ce choc, Salvaric retourna sur ses pas, traversa le pont, franchit la grille et erra dans l’ancienne cour pavée du château, aujourd’hui recouverte de terre et d’herbe. Il s’y égara toute la fin de l’après-midi et le début de la soirée. De tour en tour, du rempart Nord au mur Sud, des ruines de l’Est à celles de l’Ouest, il marcha, scrutant chaque pierre, chaque roche, chaque détail architectural à la recherche d’une aide ou d’un indice sur sa situation, sur les évènements passés ou sur les personnes qu’il avait fréquenté. Le crépuscule se dressant derrière les créneaux ouest, Salvaric cessa de vagabonder dans les vestiges et revint à l’ancien donjon carré, premier lieu qu’il avait visité. Les quatre murs s’élevaient dans le ciel flamboyant, tel une dent creuse, marqué par les traces d’escaliers, de cheminées, de poutres, de fenêtres, de portes, toujours aussi nus et vides. La bouche sèche, il s’empara du seau à demi-plein d’eau, s’apprêta à boire et croisa son regard. Il reconnaissait la forme de ses yeux, pas leurs couleurs ; l’allure du visage lui semblait familière sans être le sien ; les lèvres conservaient aussi des détails coutumiers. Par contre, les cheveux étaient exactement les mêmes : bruns, durs, épais et secs. Il contemplait la figure d’un autre. Il n’était même plus lui-même.

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