Traversée

Il porta une main à son front et acheva par y apposer son poing. Il appuyait sur son crâne, cherchant à déverser sa douleur à l’extérieur de lui-même. Une mauvaise migraine travaillait sa tête depuis le matin-même, et il lui semblait qu’elle ne le rejetterait pas encore. Assis à son bureau, face à son ordinateur, en ce début d’après-midi gris, il fixait l’écran, ses mains écrasant ses tempes. La surface lumineuse l’irritait, les lignes de textes affichées l’exasperaient, il se sentait exténué mais ne voulait pas quitter son poste, ne souhaitait pas s’arrêter plus tôt. Enfin, il s’autorisa à fermer les yeux une seconde, juste une seconde, ce qu’il s’était abstenu de faire pr eur de craquer et partir. Ses paupières glissèrent, se touchèrent, et il plongea.

Pendant un instant, le noir, et aussitôt, un vertige, une sensation de chute. Il n’avait plus mal à la tête. La douleur s’était déplacé dans le bas de son dos. Il cligna lentement des yeux, à plusieurs reprises et sa vue dessina à nouveau le de or. Il était à l’extérieur, sous un magnifique ciel étoilé, tel qu’il n’en avait encore jamais vu. L’air était frais, même froid. Et, il remarqua qu’une personne s’adressait à lui.

« Monsieur ? Monsieur ? »

Un homme perruqué, vêtu d’une veste queue-de-pie, d’une couleur bleu ciel, brodé, et d’un bas blanc, l’aida à se relever et l’épousseta avec soin et douceur. Debout, Vivien découvrit cet étrange lieu et en fut plus étourdit encore. Il se situait au bout d’un jardin à la française, entouré d’un bois épais, dévêtu, sur lequel la nuit s’allongeait. À sa droite, un peu devant lui, au-dessus de la ligne d’horizon arboré, aux branches tordues vides, les derniers rayons oranges du soleil saluait la nature. Lâchant du regard ce beau coucher de soleil, il vit, face à lui, à plusieurs centaines de mètres, un château, qui paraissait replié sur lui-même. « Peut-être était-ce plus un gros manoir qu’un véritable château. » , songea Vivien.

« Comment se porte Monsieur  ?

– Je… Bien.

– En êtes-vous sûr ?

– Oui. Certain. »

Le valet le scruta un moment puis acquiesça. Ils commencèrent à marcher. Vivien ne comprenait pas entièrement la situation, qui ne lui paraissait pas saugrenue. Il se souvenait du bureau, de la migraine, mais, dans sa mémoire, d’autres souvenirs côtoyaient ceux-ci : une promenade dans un jardin , une discussion autour d’une affaire importante. Tout ne lui échappait pas, mais tout n’était pas limpide.

« Que devons-nous faire ?

– À propos ?

– Comme vous l’avez dit, la situation n’est pas urgente, mais elle risque fortement de se détériorer.

– En effet.

– Et donc ? »

Vivien s’interrogeait. Il profita d’un silence de quelques secondes pour admirer le terrai et se demanda s’il appartenait à la personne qu’il incarnait. Il répondit avec naturel.

« Nous devons résoudre au cas par cas ces problèmes. »

L’autre s’arrêta.

« Monsieur ? Des disparitions et des apparitions, des objets perdus et d’autres qui semblent ne pas nous appartenir, des maisons qui s’effacent tandis que d’autres se créent, des lieux qui se composent étrangement… Le cas par cas ne me paraît pas indiqué. Il ne s’agit que d’un problème. »

Un frisson parcourut Vivien, puis il se sentit pétrifié. De nombreuses personnes pensées traversèrent ses pensées. Et il opéra.

« Je ne suis pas Monsieur, ou du moins pas tout à fait celui auquel vous pensez et que vous devez servir tous les jours. je possède une partie de ses souvenirs, mais flous, grossiers, trop général. Il se peut probablement que je subisse l’une des situations que vous avez décrites. Cependant, rien n’est sûr. Et je ne peux vous aider.

– Décidément, le monde perd sens. »

Le valet l’examinait avec grande surprise. Vivien était muet. et dans le silence, l’univers craqua. Une fracture naquit dans le ciel, se dessina entre les étoiles et toucha l’horizon. Le sol se fissura à son tour, des pans s’élevèrent et d’autres s’enfoncèrent. Soudainement, la terre et le ciel éclatèrent en morceau, Vivien propulsé hors. Il y eut le jardin, le château, une usine, un gratte-ciel, une cité médiévale, une forêt et le néant.

Brusquement, Vivien se redressa. Il s’était endormi sur son clavier et avait la joue rouge. La migraine s’était envolé mais une douleur vive transperçait ses mains. Il regarda ses pames, ensanglantés, comme blessées d’une chute sur du gravier…

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