Monstrueuse panne

            Ivre de fatigue, éreinté par sa journée, Ignace se balançait d’avant en arrière, sans y porter attention, sur le bord du quai, attendant le prochain train indiqué dans quelques minutes. L’horloge digitale de la station souterraine annonçait une heure tardive, les voyageurs peu nombreux et épars lui paraissait aussi exténués que lui. À sa gauche, un groupe de trois jeunes hommes, à peine moins vieux que lui, qu’il supposait éméchés, se bousculait en riant. Ignace conservait un sourire béat et bête, ignorant les individus qui gênaient un vagabond cherchant le sommeil sur un banc. Le temps était long, mais il profitait de la lenteur du trafic pour rejouer sa journée dans sa tête, fermer les yeux pour profiter des courants d’air froid qui cajolait son visage ou observer avec soin le tunnel obscur et s’interroger sur les être qui pouvaient y vivre : rats, chauve-souris, êtres humains, insectes, il réfléchissait aux désagréments qui pourraient les faire fuir ou aux avantages qu’ils obtiendraient en ce lieu. Deux phares blancs trouèrent la noirceur du tube, le projetèrent hors de ses pensées et le wagon de tête glissa et s’arrêta à l’autre bout du quai. Ignace laissa passer une femme et un vieil homme, monta à la fin du train et s’installa dans un carré vide, à côté de la fenêtre, dans le sens contraire de la marche.

            L’horrible et longue alarme tira sa note, les portes grincèrent, le wagon se secoua et les murs blancs de la station défilèrent devant la fenêtre et les yeux d’Ignace. Le regard nébuleux, le front appuyé sur la vitre froide, il rêvassait tandis que la machine le rapprochait de son appartement. Les néons blafards luisaient régulièrement, pointillés de lumières, puis ce fut la ville elle-même qui illumina l’intérieur du wagon et dessina des lignes difformes et multicolores sur le visage d’Ignace. Le métro s’arrêta trois fois, libérant deux jeunes filles et une femme âgée, la nuque voûtée, accueillant un groupe d’une femme et deux homes, un quarantenaire ainsi qu’une lectrice d’environ trente ans. Ignace jetait un rapide coup d’œil à chaque arrêt avant de revenir à sa contemplation vide. Le train roulait entre les immeubles que ne regardait pas Ignace, indifférent aux briques, aux bétons, aux pierres taillés, chacun proposant son style. Le métro s’avança sur le pont enjambant le fleuve, l’allure constante ; Ignace remua sur son siège, observant la ligne lumineuse qui se déroulait et se courbait le long de l’eau, s’admirant tel Narcisse. Et les néons du train s’éteignirent.

            Quelques secondes plus tard, la lourde machine se tut et ralentit. Une minute après, elle s’arrêtait un peu avant le centre du pont, dominant la circulation fluide et les eaux calmes. Aussitôt, de l’autre côté de l’allée, l’homme quarantenaire marmonna quelques mots de mécontentements, incompréhensibles. Dans le dos d’Ignace, quelqu’un soupira et le groupe pesta contre l’entreprise chargée du métro. Ignace, qui, dans un premier temps, avait scruté le plafond puis détourné ses yeux vers les chuchotements agacés, en revint à sa première contemplation, ne refusant pas ces quelques instants supplémentaires. Derrière la surface lisse et froide, la ville avait disparu, engloutie par la nuit. Seuls, le bitume et les trottoirs pavés étaient éclairés par les phares des voitures et composaient une nouvelle agglomération. Au-dessus, le ciel, sans nuages, s’exposait à nouveau, montrant des centaines d’étoiles, jusqu’çà maintenant invisibles. Alors que la voix brouillée et tachée du machino annonçait une simple coupure, les autres passagers prenaient conscience de l’ampleur de la panne et s’approchaient des fenêtres, admirant eux aussi le ciel nocturne dévêtu de ses atours électriques. Assis, une main agrippée au petit rebord métallique, Ignace demeurait bouche bée devant l’envergue de l’accroc et celle de la nuit.

            Chacun à sa réflexion, la tête levée ou penchée, un cri les transperça, les ramena dans leur wagon, dans leur situation, dans leurs vies. La voix, féminine, hurla longuement, frigorifiant l’atmosphère et l’ensemble des voyageurs et mourut avec autant de soudaineté qu’elle était née. Le cœur battant, Ignace resta un moment figé. Les trois jeunes gens se précipitèrent, aussitôt fini, à la fenêtre, voulant trouver l’origine de ce terrible son. Un autre hurlement jaillit plus bas, devant Ignace, mais la personne qui s’égosillait était invisible. Les yeux fixés sur le muret qui bordait le pont, il imaginait toutes sortes de situation qui provoquerait un cri aussi morbide sans en trouver une valable. À son tour, le cri s’éteignit. D’autres bruits se font entendre : des portières claquent, des pas de courses et une troisième clameur tout aussi effrayante que les précédentes résonne, plus lointaine. Et puis, d’autres, parfois deux ou trois au même moment. Ignace ne parvient à détacher son regard de la pierre blanche. Plus haut, derrière le wagon, un détail l’intrigue. Il fixe son regard, tente de deviner ce dont il s’agit puis sursaute : la main attire un corps sombre, qui se précipite sur la voie et disparait de son champ de vision. Son cœur manque plusieurs battements. Il est tétanisé.

            « Il y a quelque chose qui a rejoint le train. »

            La force de sa voix l’étonne, le surprend. Paralysé, tous ses muscles tendus, il ne se pensait même pas capable de murmurer ces quelques mots. Pourtant, clairement articulé, prononcé avec une certaine sérénité, il était certain que les autres passagers l’avaient entendus et compris. Le quarantenaire, mitigé entre peur et colère, rétorqua de suite qu’il était inutile d’apeurer plus encore les personnes présentes, la situation se suffisant à elle-même, dans le stress et l’angoisse.

            Un choc ébranla le wagon, qui se balança de droite à gauche un instant. Sous le coup du bruit, Ignace rentra le premier la tête dans les épaules, instinctivement suivi par tous les autres. L’un d’eux murmura un propos sur les fenêtres et, en vitesse et silence, Ignace rabattit le vasistas au-dessus de sa tête puis s’agenouilla entre les sièges, portant un regard anxieux sur l’homme lui faisant face, tout aussi inquiet. À l’avant du wagon, une autre vitre provoqua un claquement sourd en se clapant. Ignace commença à fixer le plafond d’où de doux crissements s’échappaient et blessait leurs ouïes. Ils poursuivirent leur affreux concert pendant une dizaine de minutes puis disparurent. Un autre choc secoua le wagon devant eux.

Pendant un instant, il sembla à Ignace que l’atmosphère s’était radouci. Il s’allongea et regarda dans l’allée central ; tous les voyageurs s’étaient accroupis et dissimulés derrière les sièges. Certains, comme lui, scrutaient les personnes qui les accompagnaient. Le silence demeurait, lourd, et écrasait les passagers. Soudain, un nouveau cri retentit, abominable et voisin.

À travers la vitre du fond, donnant une vue partielle sur le wagon qui les précédait, Ignace observa avec horreur des hommes et des femmes regroupés et accolés contre cette impasse transparente. Beaucoup se mirent à hurler d’effroi, ils paraissaient se débattre pour s’écraser contre la fenêtre, loin de ce qui les terrorisaient. Dans leur wagon, quelques-uns plaquèrent leurs oreilles de leurs mains, s’éloignant sans y parvenir de la scène morbide qui débutait devant leurs yeux. Un trait de sang jaillit, tacha la fenêtre et dégoulina avec lenteur. Aussitôt, Ignace ferma les yeux, s’enfonça entre les sièges et introduisit ses doigts dans chaque oreille. Cependant, le massacre était audible.

Ce fut immensément long, infini. Cris, pleurs, bruits de combats s’enchainaient et enfermaient un peu plus chaque passager dans la peur. Et subitement, ce fut fini. Le silence. Tous patientaient, effrayés de sortir trop tôt. Mais un coup interrompit l’attente, suivi du son des griffes sur le verre. Toujours aussi horrifié, Ignace tergiversa. Puis, il se décida. Il osa glisser la tête hors de son abri et fixa à nouveau l’avant du wagon. Juste au-dessus du groupe assis sur le linoleum sale et paralysé, une monstrueuse créature attaquait la vitre de leur habitacle. Le visage en forme de poire, très large jusqu’aux joues, étroit plus haut, abattu sur la fenêtre rougie, les deux énormes yeux noirs de la bête était fixé sur la jeune fille, sans expression et son nez, petit, pointu et tellement relevé qu’il aurait pu paraître groin humait vigoureusement l’air. Deux mains sans paumes, dotées uniquement de cinq longs doigts noirs et tranchants, attaquaient bestialement la surface transparente, et le corps de la créature, le dos foisonnant d’une épaisse fourrure bleue d’encre, la figure et le poitrail imberbe à la peau d’un ton plus clair, se secouait avec violence pour apporter toute sa force et briser rapidement l’obstacle. Paniqué et fasciné, ils scrutaient le monstre. La vitre éclata et l’hallucination prit fin.

            La créature aux pattes de sauterelles aussi glabres que son visage et son torse bondit sur la jeune femme qui lui envoya un coup de pied et le fit voler sur l’un de ses deux amis, à son tour attaqué. Elle s’empara de son sac, fouilla à l’intérieur et en sortit une bombe tandis que la bête ouvrait le ventre de l’homme et en expulsait ses entrailles qu’il dévorait goulûment. La femme s’approcha, prête à bomber le monstre. Celui-ci, vif, lui trancha la main serrée et sauta sur sa poitrine. La bouche béante dévoilait des milliers de petites dents pointus, s’élargissait en un sourire difforme qui montait et s’ouvrait jusqu’à ses yeux. La bête bavait de désir, répugnante.

Derrière lui, la jeune fille, effrayée, avait lâché son livre. Ignace s’en empara et se précipita vers le monstre et sa victime. Imprégnée, la bête prit un coup sur le nez et fut rejeté sur son précédent méfait. Il parut désorienté, puis ses immenses globes noirs se fixèrent sur Ignace. Il siffla, cracha rageusement et sauta sur Ignace qui le frappa encore. La créature se cogna contre les portes, tomba et se releva de suite, ses pattes de sauterelles tendues. Le jeune homme souleva le livre, se prépara à contrattaquer une fois de plus mais un vrombissement se fit entendre et le train trembla. Les néons à l’intérieur du wagon clignotèrent et se rallumèrent tout comme les lumières urbaines extérieurs. À son tour, la bête hurla puis se précipita hors du métro. Ignace la vit bondir le long de la voie ferrée, passer par-dessus le parapet et disparaître, avant que le train lui-même soit englouti par le tunnel et efface le pont.

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