Crise

            Enfoncé dans le canapé brun, la tête légèrement inclinée, plongé dans un épais livre, il se concentre sur les mots imprimés devant ses yeux, les sourcils froncés, la télévision, de l’autre côté de la pièce murmurant et bourdonnant sereinement à ses oreilles. Un léger sourire se dessine sur son visage, l’attention toujours porté sur l’ouvrage. Le calme étreint le salon avec chaleur.

            Sa main glisse le long de son crâne et achève sa course sur le haut de sa nuque où il se gratte, chassant une démangeaison gênante, alarmante. Un frisson le parcourt mais il fixe son regard sur la page, et lit, et relit, et scrute les lettres tracées, cherchant termes, phrases et sens. Il lit, et relit, plisse les yeux, abaisse encore ses sourcils, se donnant un visage renfrogné et limitant sa vision à l’encre noir colorant la page blanche. Mais, à sa gauche, flou, quelque chose bouge, s’agite vigoureusement. Il ferme les yeux, s’enferme, seul, un court instant, et revient à sa lecture. La chose s’ébroue, s’excite. Imprécise, indistincte, elle se meut dans le coin de son œil, folle, remue violemment, brutalement, pour attirer son attention. Il en a conscience, il veut l’éviter. Son regard fixe béatement la page. Il relit encore les sept mêmes mots.

            « Il est avec nous. »

            Il sursaute. Le livre tombe sur le tapis dans un bruit mat. Il pivote aussitôt sur sa gauche et écarquille les yeux devant un rat au pelage sombre et aux yeux rubis, installé sur ses pattes arrières, grignotant, ses ailes de chauve-souris largement écarté dans son dos. Vif, il retient un cri tandis que l’animal l’observe pendant de longues secondes puis saute du meuble et file à travers la pièce sous le buffet au-dessus duquel un miroir est accroché. Derrière la surface lisse, un visage blême admire la pièce. Un sourire machiavélique naît quand leurs regards se rencontrent.

            « Shawn ? »

            Pour la deuxième fois consécutive, il s’effraie, apeuré par la voix de son compagnon, assis avec lui et préoccupé par l’écran lumineux. A nouveau, Shawn se retourne et examine Flavien, penché pour ramasser son livre, le visage marqué par l’inquiétude. Dans sa poitrine, son cœur bondit. Il a le souffle court. Son regard se perd sur la figure, remarque deux éclats à sa droite, se tourne vers ceux-ci et constate que la présence du rat ailé à côté de la télévision. Ses lèvres tremblent. Il balbutie.

            « Elle… Elle arrive. »

            Shawn frissonne et voit Flavien, arrêté, comprenant la situation. La première voix, ténébreuse, réitère.

            « Il est avec nous.

– Pour longtemps ?

– Shawn ?

– Ne l’écoute pas.

– Il te ment. Il va te mentir.

– Il te ment toujours. Tous les jours.

– Shawn ?

– Il ne t’aidera pas. Il ne peut pas.

– Ne l’écoute pas !

– Es-tu stupide ? C’est un piège. Il te trompe. Tu es stupide !

– Nous pouvons t’aider.

– Shawn ! »

            Le regard du jeune homme retrouve une lucidité. Accroupi devant lui, Flavien l’examine, marqué d’une expression défaite. Shawn sent ses membres crispés, découvre ses doigts enfoncés dans ses biceps, les bras croisés. Ses yeux, empli de larmes, vagabondent vite entre les meubles et les murs du salon, cherchent un rat ailé et interrompent leurs courses sur le miroir. Le visage blême y demeure, l’attendait, son sourire morbide prêt à le dévorer lui semblait-il.

            « Viens, viens devant moi, fais-moi face.

– Il ne peut pas. Il est peureux. Il ne peut pas.

– Partez. »

            La voix rauque, plus aigüe que d’habitude, il s’adresse au miroir.

            « Tu sais comment.

– Tu le sais. Ce n’est pas difficile. Un geste, petit, un geste.

– Shawn…

– Chut ! Tais-toi !

– Ne réponds pas.

– Ferme ta bouche.

– Écoute-nous. Nous comptons. Pas lui.

– Idiot !

– Il détourne le regard.

– Tu détournes le regard ? C’est un accueil indigne de notre hôte !

– Tu nous as ouverts.

– Accueille-nous tel qu’il se doit. »

            Le regard étincelant, une larme glisse sur sa joue. Shawn quitte le miroir. Il desserre ses bras et agrippe de ses deux mains sa tête. Ses yeux se figent dans ceux de Flavien.

            « Il a peur.

– Peureux !

– Idiot !

– Shawn.

– Chasse-le. Fais-le partir.

– Il n’a rien à faire là. C’est entre nous.

– C’est un traître.

– Un traître, oui ! Il va te trahir.

– Il l’a déjà fait.

– Il te ment. Il te trahit. Et tu le crois. Stupide.

– Stupide, idiot.

– Shawn.

– Qu’il dégage.

– Dégage. »

            Flavien se détourne de lui, éteint la télévision, s’installe sur le canapé et saisit une main de Shawn qu’il se met à masser, paume vers le plafond. Shawn lui jette un coup d’œil, effrayé, et revient au rat ailé qu’il contemplait jusque-là, se promenant sur le pied de l’appareil et qui se dirige maintenant vers lui. Deux dents pointues dépassant de son museau trop long, il escalade la table basse, s’assied sur le livre et ouvre grand la bouche, laissant échapper une voix féminine.

            « Oublie-le. Il ne t’aide pas. Il veut te faire souffrir.

– Preuve, il a éteint la télévision.

– C’est un traître, un menteur. Il veut ta souffrance.

– Shawn, reste.

– Tu n’es déjà plus avec lui, avec cet immonde menteur.

– Shawn. »

            La voix douce, calme et posée de Flavien le détourne du rat ailé. Il observe cet homme, à ses côtés, au visage presque neutre, masquant une grande anxiété. Dans sa tête résonne les mots du visage blâme et de l’animal diabolique. Un tremblement qui se fait de plus en plus fort parcourt son bras, retenu par Flavien. Il a envie de l’arracher de son emprise. Ses yeux se ferment, il avale difficilement et murmure.

            « Le miroir… »

            Sans rien voir, il sent Flavien s’éloigner.

            « Idiot !

– Crétin !

– Odieux connard !

– Tu ne te sauveras pas.

– Nous t’attraperons.

– Nous te tuerons.

– Tu vas mourir.

– Crétin.

– Idiot.

– Stupide être. Incapable de fuir. Incapable de te défendre seul.

– Incapable.

– Tu vas mourir.

– Bientôt.

– Maintenant.

– Tout de suite.

– Shawn ! »

            Shawn rouvre les yeux. Le miroir est recouvert d’un drap prune. Une douleur le lance sur son avant-bras droit et il prend conscience qu’il s’est griffé au sang. Flavien est à nouveau face à lui, une main sur l’épaule, l’autre retenant sa main droite.

            « Du sang !

– Du sang !

– Tu nous nourris.

– Pas assez, idiot, pas assez. Nous sommes affamés. Affamés. Donne-nous plus !

– Il y a des couteaux dans la cuisine, coupe-toi.

– La lame ! La lame.

– Crétin, tu veux nous tuer !

– C’est un idiot. Il est inutile. Nous devrions l’abandonner.

– Oui, tu es inutile.

– Tu ne sers à rien.

– Nous allons te tuer.

– Tue toi, pour nous.

– Shawn, reste. Écoute-moi, concentre-toi sur ma voix.

– Quel con !

– Il nous emmerde.

– Ce traître, ce con.

– Tue-le. Pour nous.

– Tue-le.

– Et nous t’offrons la paix. »

            Il cligne de yeux. Flavien le secoue avec gentillesse, angoissé. Il essaye vaguement de fixer son regard dans celui de son ami mais il se perd, retrouve le miroir masqué et écarquille les yeux d’horreur. Une main blanche, aux ongles jaunâtre et sales s’échappent du rideau. Lentement, un bras suit, puis une épaule, une tête chauve, un second bras, un torse d’homme dénudé et, toujours lentement, greffé à ses membres, un thorax d’araignée et huit longues pattes, fines, saillantes, pointues et coupantes, qui descendent tranquillement le mur, le meuble et longe le fond du salon. Le visage de la bête conserve son horrible sourire, le regard porté sur Shawn et parle. Elle s’avance, entre la table basse et la télévision, tend une patte qu’elle pose l’écran, poursuit sa route, et raye la surface jusqu’à son centre où elle exerce une pression, brisant la glace noire qui déverse dans l’appartement une eau brune ou verte, bouillonnante. Le rat ailé s’excite.

            « Tu ne peux pas nous chasser comme ça, ingrat ! Un rideau n’est pas une arme ! Ne te défends pas, idiot ! Tu nous appartiens. Écoute-moi, écoute-nous. Stupide être, tu nous ouvres, puis tu nous jettes, hôte indigne ! Nous pouvons partir mais nous restons car nous nous entendons bien, une entente cordiale. Nous pouvons partir, pour meilleur. Tu seras inutile. Totalement inutile. Sans intérêt pour le monde. Et tu meurs. Si tu veux vraiment…

– Shawn !

– Ta gueule, merdeux ! Ne le regarde pas, petit con ! Il cherche à nous déstabiliser. Es-tu stupide ? C’est un piège. Il te trompe. Un traître. Le dos tourné, il te décapite. »

            Sa main se pose sur la poignée de porte, rouillée, et l’ouvre, brutalement. Des rats ailés s’envolent, des têtes coupées roulent, chutent dans l’eau croupi et puante, emplissant déjà une partie du salon. L’une d’elle flotte nonchalamment, et horrifié, retenant un haut-le-cœur, Shawn découvre son propre visage gonflé, verdâtre et exsangue, le nez dévoré par un rat. L’homme araignée se dirige vers lui, pendant que l’appartement se désagrège et pourrit.

            « Tu vois ? Tu vois le monstre qu’il cache, le monstre que tu côtoies. Il va te trahir.

– Partez.

– Non.

– Nous voulons notre dû.

– C’est le contrat.

– Je ne veux pas…

– Tu ne veux pas.

– Tu n’as pas le choix.

– Est-il si idiot ?

– Nous aurions dû choisir quelqu’un de plus intelligent.

– De plus courageux.

– De plus audacieux.

– De plus utile.

– Avec plus de qualité.

– Pas un idiot, un incapable, un crétin.

– Stupide, stupide, stupide !

– Ça fait mal…

– Bien sûr que ça fait mal !

– C’est le but.

– Vous partirez… ?

– Aujourd’hui, oui.

– Promis ? »

            La créature, toute proche de Shawn, pince les lèvres. De rats entourent le jeune homme et le reniflent avec envie. L’homme-araignée sourit.

            « Et si nous goûtions ici aujourd’hui ? »

            D’un doigt tordu, il marque une croix sur la poitrine de Shawn et appuie en son centre. Un courant d’air traverse la pièce décrépite, arrache les lambeaux de papier peint pendu. Des tentacules s’élèvent hors de l’eau, ventouse grise en avant, leurs dos hérissés d’épines, leur conférant un aspect de ronces. Les murs chutent, éclaboussent les meubles moisis.

            Le doigt de la bête toujours enfoncé dans sa chair, Shawn baisse le regard, agrandit ses yeux devant une seconde main qui retient son bras, suit une veine et retrouve le visage de Flavien. Ils se scrutent, s’examinent, s’observent.

            « Shawn. »

            Ils s’accrochent. Shawn presse le bras de Flavien, qui acquiesce.

            « Ils sont là. Proche.

– Je sais.

– J’ai peur.

– Moi aussi.

– On va faire quoi ?

– Les faire disparaître. »

            Shawn s’essuie le nez et hoche la tête. Son regard s’ancre dans celui de Flavien. Il se concentre, n’aspire qu’à entendre sa voix, à composer un monde des yeux et de la bouche de son compagnon.

            « C’est toi qui décides. Tu es le créateur. Tu peux leur permettre d’entrer. Tu peux les obliger à sortir. D’accord ? »

            Il approuve d’un signe. Les rats ailés flairent l’air, excité, le museau agité. La bête mi-homme, mi-araignée recule, sans sourire, coléreuse.

            « Ce ne sont pas eux qui décident. C’est toi. Tu décides. »

            Le menton tremblant, il acquiesce encore. Les rats s’enfuient, disparaissant dans la cuisine, sautant sans doute dans le tuyau de l’évier. Les tentacules se plient et s’enfoncent sous l’eau qui trace un chemin contraire, pénétrant dans la télévision, aspiré. La créature grimpe sur le mur, s’abaisse sous le drap, ne quittant jamais du regard le jeune homme, et disparait. Face à Shawn, ne demeure qu’un appartement délabré qui s’efface après quelques rapides allers-retours de paupières. Le salon est entier, beau et chaleureux.

            La crise est passée.

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