Crépuscule

            Assis sur une vieille chaise en bois brut, s’appuyant de son bras gauche sur ses genoux, l’autre penchant mollement à ses côtés, il fixe l’horizon orangé, brûlé, rougeoyant. Dans son dos, le vent glisse le long de la dune, faisant rouler les grains distordus le long de la pente jusqu’aux pieds du meuble, jusqu’au bord du lac qui les emportera peut-être plus loin. Encastrée dans la terre sablonneuse, l’eau noire conserve le silence, s’éloigne, tranquille et douce, des rives, repoussée par la brise, vers les lointaines montagnes ébènes, qui déchirent le nord du paysage. Le soleil s’enfonce. Ses doigts se resserrent autour de la crosse du pistolet, la culasse reculée. Le cercle disparait, les derniers rayons s’étirent, vainement, et s’éteignent. En quelques minutes, une nuit ténébreuse s’est abattue sur l’espace désertique.

            Sa respiration s’accélère. Ses yeux s’agitent, volent dans leurs orbites, à droite, à gauche, par une fois en haut. Le désert déverse sa chaleur dans le ciel ; de la sueur se forme dans le creux de son dos et coule le long de ses dernières vertèbres.

            Une expiration résonne, lointaine, sans l’être. À trois, quatre dunes de lui, estime-t-il, vers le sud. Lentement, il se redresse, pose l’arme vide sur ses genoux ; la chaise en grince. Quelque chose court dans sa direction, le pas terriblement souple, affreusement léger, comme un souffle, éphémère, sur le sable, pour former un minuscule cratère. Il n’y a aucun bruit, ou presque, une imperceptible vibration de l’air, produisant un son aigu de harpe, vaporeux. Bientôt, elle sera là. L’homme se lève, avance son pied d’appui, tend son bras, le doigt lourdement posé sur la gâchette. Il attend.

            Clic ! Seul petit bruit, minuscule, timide, infime, qui indique son tir. Devant lui, dans les ténèbres, la bête, muette, trébuche, s’écroule, roule dans le sable qui jaillit autour d’elle. Une seconde, et son corps inerte atteint un monticule, stoppant sa course à quelques mètres de l’homme. Une seconde, et le monstre se relève, vif. Une seconde, et le monstre saute sur sa proie. Les larges griffes percent le flanc, juste au-dessus de la hanche, la chair se déchire, le sang chute en grosse perle sur la terre tandis qu’un second cliquetis détone.

            Ses genoux plient, il choit dans le sol meuble, se crispe sur son arme. La bête, l’œil troué, le crâne fendu gît devant lui, réellement morte. Mais d’autres arrivent déjà de l’est. Il a produit beaucoup trop de bruit, un immense vacarme, un gigantesque tapage, une indication, une invitation aux créatures alentours. Il pivote, une main plaquée sur sa blessure, étire à nouveau son bras et tire aussitôt. Trois chuintements, trois sifflements. Un fracas dans ce monde vide. Il manque trois fois. La première bête bondit vers lui, les deux pattes en avant, dix-huit griffes dirigées vers sa peau fragile, alors qu’il s’abaisse. Elle frôle ses cheveux, ses vêtements, atterrit derrière lui, de dos. En boule dans le sable, il ramène son bras vers l’extérieur et tire. À l’instant, le monstre s’affaisse. Il se met à rouler jusqu’au corps, évitant les deux autres créatures piétinant déjà l’ombre de son être. Deux autres encore descendent la dune du Nord. Une attaque par vague, pour l’épuiser. Il se concentre, les yeux plongés dans le ciel, l’oreille tendue vers les deux monstres qui grattent son ancienne place, inconscientes de sa présence à cinq pas, puis se jette derrière le cadavre, les poils râpeux et froid caressant sa peau et lui donnant de suite la chair de poule. Juste abrité, l’une des deux bêtes le rejoint. Crissement, déflagration, le monstre tombe, un dernier gémissant expirant sur ses babines. Déjà, de nouvelles créatures bondissent au bas des collines sablonneuses. Il tire, s’abrite, évite, n’abat aucun de ses ennemis, et le combat se poursuit. Jusqu’à être interrompu par un grondement.

            À l’horizon, des premières montagnes se détache une longue et haute silhouette, filiforme, sombre, plus noir que le noir, deux rochers s’en séparant pour retrouver leur lieu d’origine. En quatre pas, elle rejoint la plage où se déroule l’altercation furieuse et silencieuse, évitant précautionneusement le lac, ses articulations anguleuses provoquant des frissons chez l’homme. Dès que l’ombre se forma, les bêtes et l’homme arrêtèrent leurs gestes. Ils cherchèrent à fuir, mais la nouvelle créature était plus rapide. De larges poings s’abattent sur les dunes. Le sable éclate, l’homme chute, une bête meurt. La meute panique, il se relève, titube, les poings retombent. Une fois deux fois. Sept fois, créant tremblements de terre et nouveaux reliefs. Et les coups cessent. Il a survécu. Mais les doigts s’enfoncent profondément dans le sol, soulève les corps morts et les porte à sa bouche invisible. Ses victimes avalées, la silhouette s’éloigne, revient aux montagnes et s’y allonge, s’évaporant.

            Entre les traces de phalanges, roulé en boule, les mains sur la tête, il n’ose se relever. Cinq minutes passent. Peut-être une heure. Ou seulement deux minutes. Un temps infini et éternel. Il s’agenouille, ramasse son arme, en retire le chargeur sans balle et le réinsère. Il se retourne. La lune est apparue, figeant le paysage d’un blanc marbré.

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