Rendez-vous

            Les flocons de neige se détachaient des dunes blanches, virevoltaient un instant dans le vent, souffle constant sur le paysage givré et rejoignaient les leurs plus loin, ou s’agrippaient aux jambes du pantalon de Quentin. Au-dessus de lui, les nuages couleur d’acier, fondaient les uns dans les autres, enfermant la plaine dans une étrange pénombre claire, qui donnait l’illusion d’une heure tardive alors que l’après-midi touchait à son apogée. Bras serrés contre sa poitrine, porté par l’air, se balançant insensiblement dans son hésitation, Quentin scrutait l’arbre esseulé et défeuillé, aux branches noueuses et griffues tendues vers le ciel, remuant vivement sur la rive, de l’autre côté du lac gelé. Sans consulter l’heure, il savait que son rendez-vous approchait de plus en plus et qu’à attendre, bêtement, déraisonnablement, le retard serait premier présent. Sur sa droite, à quelques centaines de mètres, un pont de pierre portant une route demeurait vide, comme le reste de l’espace blanc autour de lui. Rassuré par sa solitude, il posa un premier pied sur la glace et entama sa marche sur le lac.

            Bien vite, bizarrement, la berge qu’il avait quittée s’effaça dans cet immense nuancier de blanc, abandonnant devant les yeux de Quentin l’eau figée, le pont gris et l’arbre noire et crochue. Mains crispées et doigts enfoncés dans ses biceps, s’avançant dos au vent, il regrettait de n’avoir pas choisi un manteau plus épais. Il marchait, tête baissée, relevant de temps à autre le visage pour s’assurer que l’arbre hibernant lui faisait toujours face, portant une grande attention où il posait ses pas, tentant vainement d’accélérer sa traversée. Le souffle devint rafales et bourrasques, les nuages s’assombrirent, accompagnés par le paysage qui s’obscurcit ; en une dizaine de minutes, le lieu ne fut plus qu’un mélange de teinte de gris, excepté l’arbre, noir, et une voiture rouge qui passa rapidement sur le pont et disparut. Quentin se mordit l’intérieur des joues pour empêcher ses dents de claquer et continua. Et soudain, dans les cris du vent, un craquement transperça son ouïe et mourut.

            Quentin ne bougeait plus. Sous son pied droit, la glace dessinait une large toile, dont certaines fissures se perdaient loin sous la neige. Le lac grinçait, les craquelures poursuivant leurs chemins tandis que d’autres scissures naissaient brutalement puis grandissaient avec lenteur. Pendant un moment, l’eau gelée gronda, crissa, grimaça et le silence revint, troublé par les mots du vent. Quentin déplaça son poids sur son pied gauche, prêt à repartir et la glace céda, précipitant l’homme dans l’eau froide.

            Un court instant, il eut une perte de connaissance. Les basses températures pétrifièrent Quentin, paralysèrent son corps et sa réflexion. Il s’enfonça profondément sous la surface, dans un liquide terne, sombre et sans lumière. Son être s’attiédit à grande vitesse et, comprenant la situation, assimilant causes et conséquences, reprit conscience. Clignant des yeux, retenant sa respiration, il commença à agiter bras et jambes pour remonter à la surface, rapidement. Face à lui, l’eau demeurait opaque, le terrorisant et l’obligeant à se mouvoir plus vite, jusqu’à ce que son crâne frappe une lourde couche de glace. Regard écarquillé, il découvrit, horrifié, qu’il avait perdu le trou et sentit la peur monter, plus forte qu’auparavant ; il se plaça sur le dos, posa mains et pieds sur le verre trouble et poussa sans succès. Épouvanté, il plaqua son visage sur la glace et asséna de ses deux poings des coups ralentis et faibles. L’eau gelée s’assombrit, son cœur s’accéléra, chaque battement plus puissant, plus grave, plus brutal., et Quentin scruta l’extérieur. Une figure verte, aux grands yeux blanc et noir, apparut derrière la glace et l’observa, immobile. L’homme relâcha une masse de bulles mais la femme à la peau verte ne bougea pas. Puis, lentement, elle recula, son visage devint flou et s’évanouit, tel qu’il avait émergé. Ses paupières battirent encore plusieurs fois et se fermèrent. Ses mains glissaient sur la surface glacée, rugueuse et percèrent l’eau. En un moment, ce fut les ténèbres.

            Quentin crachait et régurgitait un mélange d’eau et de vile, toussait et tremblait avec violence, sans parvenir à se contrôler, accoudé à un grand morceau de glace, les jambes pataugeant encore dans le lac. Sa gorge le brûlait, sa peau le piquait, ses membres douloureux le soutenait difficilement, une mèche de cheveux plaqué sur son front le gênait et commençait à geler, et ses vêtements dégorgeaient dans un bruit qu’il ne supportait pas. Sur le pont, une voiture ronronnait et deux portières avaient claqué bruyamment mais Quentin n’y prêta pas attention. Lorsqu’il releva son visage ruisselant, son regard, coléreux, se fixa sur l’arbre solitaire, maintenant accompagné d’une femme habillée d’une longue robe noire et d’un chapeau pointu ; il manquait son rendez-vous.

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