Glaciale errance

            Brutalement, lourdement, la hache s’abattait dans le bois épais, dur et gelé qui avait constitué une charpente massive et qui gisait, en imposants morceaux, sur le sol enneigé d’une petite bâtisse en ruine, face à un individu engoncé dans des vêtements retenant mal la chaleur, et qui, debout, s’agitait avec vivacité. Le geste se répétait, maladroit, les gants aux paumes lisses n’agrippant plus l’instrument, la solide poutre résistant à l’acharnement de l’outil émoussé. Des éclats jaillissaient, s’envolaient pour choir dans la neige indemne de la pièce et parsemé l’espace blanc de surprenantes taches dorées, bientôt recouvert par les flocons épars qui engloutissait la maison percée. Aux alentours, le vent soufflait et sifflait, constant dans son habitude, adoptée plusieurs années auparavant, sans pause, sans respiration, une rafale éternelle peignant interminablement la terre, obstruant les oreilles de l’homme à tout autre sons, jusqu’à celui de la hache qui frappait et mordait la charpente non loin de lui. Travail difficile entamé depuis quelques heures et qui se poursuivit encore pendant d’immenses minutes, l’homme, après de nombreux coups, sentit la lame s’enfoncer en profondeur, éprouva le craquement du bois et se décida à abandonner l’outil qui fut rejeté dans la neige. Prenant appui sur son pied gauche qu’il cala dans les flocons durcis, il leva l’autre et entreprit d’asséner heurts sur heurts, encore et encore, fermement rattaché au reste de la structure et tira, dégageant enfin la bûche de la charpente. Il la pose, relevée, contre l’un des murs, ramassa la hache qu’il rattacha à son flanc avec une fine lanière de cuir, serrant fortement, creusa et dégagea trois autres bûches précédemment retirées de l’armature et cachées par la neige, y ajouta la dernière et porta de ses deux bras sa réserve, lourde charge. Les yeux sur les renfoncements de la paroi qui lui faisait face, anciennes fenêtres closes de pierres difformes amassées et entassées, il soupira dans son cache-nez, qu’il rendit sensiblement plus chaud mais plus humide aussi, il pivota de quatre-vingt-dix degrés sur sa droite et se dirigea avec appréhension vers le trou en partie ensevelie et qui avait été ou porte ou fenêtre. Il s’accroupit et sortit.

            Le blizzard buta contre lui, le déséquilibrant, l’obligeant à faire deux pas sur sa droite, sa capuche se plaque sur son oreille gauche, créant un acouphène désagréable, ses lunettes de protection se couvrirent d’une mince couche de givre et d’un peu de neige ; il frotta d’une main virulente le masque et examina le paysage qui l’entourait. Loin au-dessus de lui, un plafond grisâtre de nuages plongeait la région dans la pénombre, percé, ici et là, de rayons ambrés qui se dissolvaient dans l’air avant de caresser le sol et ce ciel fermé formait avec la terre un tunnel décuplant la force du vent. Immobile, dressé dans la dense couche blanche, il tourna lentement la tête sur sa gauche, où il découvrit avec horreur que les montagnes cernant la plaine avaient disparues. À une dizaine de mètres de lui, au sommet de la colline, de hautes falaises de neige trois fois plus grandes que lui, parfois moins, d’autres plus, se hissaient telles de colossales vagues glacées et figées, arrêtaient la vue et s’apprêtaient à déferler sur le hameau, dispersé sur la pente. La veille, ce déluge enneigé et cristallisée atteignait qu’avec difficulté le bas de cette surélévation et, plus de vingt-quatre heures après, il se préparait à avaler la douzaine de maisons dressé sur l’éminence. Frigorifié et effaré, l’homme se détourna des rouleaux glacés et se mit en marche, descendant la colline, poussé dans le dos par le blizzard qui portait également de larges flocons de neige. La force des bourrasques le bousculait ardemment, le faisant glisser sur plusieurs mètres sans qu’il ne tombe, et lui imposa de remonter la pente glacée vers la maison qu’il s’était choisi, grandement ensevelie sous la neige. Il s’avançait à petit pas, traçant deux sillons presque aussitôt refermés et n’offrait que son flanc au vent, qui le transperçait, fragile être de chair, son bras gauche broyé contre ses côtes face à la puissance du souffle. Un tas frais s’était constitué sous la fenêtre évidée ; il s’y enfonça jusqu’à la taille, ses pieds posés sur la glace, et poursuivit, atteignant la façade où les bourrasques s’affaiblirent, il fit tomber les bûches dans la pièce, puis s’extirpa de la neige et pénétra dans la maison, insensiblement plus abritée.

            À genoux dans la grande pièce vide, toutes les cloisons détruites n’offrant que quatre murs de pierres nus, perforé de cinq fenêtres dont deux scellés, il chassa vigoureusement les quelques centimètres de givres et de neige qui s’était établi et agglutiné sur ses vêtements et examina la toiture qui grinçait, quelques tuiles absentes remplacées par des éclats de ciel et permettant aux flocons de trouver habitat en ce lieu abandonné. Les poutres et la terre cuite crissaient, écrasés par de lourdes couches de neiges et de glaces, superposées et emmêlées. Il songea à nouveau aux falaises blanches et froides, sculptées par le vent en vagues et qui patientait au-dessus de lui, dominantes ; il trembla de peur et du manque de chaleur. Décidé, il se releva, ramassa les quatre bûches et descendit au rez-de-chaussée, souterrain, illuminé par quelques braises rougeoyantes, dénudé et vide, dévasté par l’abandon et le temps. Des monceaux de neige envahissaient la salle depuis ses quatre coins, ce qui travaillait l’homme qui s’imaginait que les murs devenaient poreux, et rendait l’atmosphère de l’endroit fraîche. De celui situé derrière l’escalier, un visage d’homme, bleu, émergeait, des écoulements gelés sur le front, les joues et sous les yeux. Non loin de ce corps froid, un amas de vêtement recroquevillé, dos au mur, ne bougeait pas. L’homme évita de porter un regard dans cette direction, s’approcha des braises qu’il remua et plaça par-dessus les bûches glacées. Le feu demeura obscur, étincelant d’un éclat lugubre.

            Assis à même le sol givré, tout proche des pierres rougeoyantes, il s’empara d’une tasse en fer, creusa la neige et la posa au contact des cendres, observant les flocons fondre et l’eau se réchauffer jusqu’à ce qu’une fumée translucide s’en élève. Le blizzard s’était tu, couches de gel et murs réduisant sa voix au silence, et l’espace froid et vide ne résonnait plus qu’aux grincements de la toiture, aux grognements et aux grondements de la maison ; parfois, une saccade plus puissante secouait l’abri et, du plancher qui le couvrait, de la neige éparse et de la poussière tombaient submergeant régulièrement et avec sérénité le rez-de-chaussée. De délicates volutes, éphémères, tourbillonnaient au-dessus du récipient, indiquant que l’eau était prête ; l’homme saisit l’anse et tint la coupe entre ses mains, discernant imperceptiblement à travers ses gants la chaleur de la vaisselle. Il porta la tasse vers sa bouche, baissa son cache-nez, absorba un peu du liquide tiède, brûlant ses lèvres dont des fragments de peau demeurèrent sur le bord de l’objet, remit l’écharpe sur son visage et descendit ses mains retenant toujours le gobelet. L’instant suivant, la tiédeur, le froid le rattrapa, plus glacial, il frissonna de longues minutes. Son esprit vagabonda, et il vint à se souvenir d’autres chaleurs, particulièrement de celle d’une cuisine où un four brûlant cuisait un gâteau qui parfumait l’air d’une odeur succulente de sucre, de beurre et de chocolat. Une montée de salive humecta sa bouche et le goût ferreux du sang envahit ses papilles, chassant aussitôt les goûts fantomatiques et nostalgiques de toute cette nourriture fantasmée, perdue et inexistante. Sous ses yeux, les braises luirent plus vivement puis s’éteignirent, définitivement, sans avoir dégeler les bûches. Le froid s’installa confortablement dans la pièce obscure.

            Pendant un très long moment, l’homme ne bougea plus, conscient de ne plus avoir les moyens de rallumer un feu, pensant, bêtement, que son immobilité conserverait la faible tiédeur ambiante ainsi que celle de son corps, mais un vague tressaillement l’éveilla de sa stase. Plus de chaleur, plus de réserve alimentaire et rien aux alentours pour le sustenter, à l’extérieur, uniquement neige et blizzard, et aussi cette colossale vague qui bloquait l’horizon et qui patientait, savourant ce temps d’avant déferlement, l’homme ressassait ces différentes informations, cherchant une faille et la meilleure des solutions. Plusieurs minutes après, il choisit de quitter son abri et de tenter, vainement savait-il, de trouver un nouveau couvert, si possible hameau ou village, en longeant les montagnes qui enserraient la plaine et ralentissaient les bourrasques. Il remonta l’escalier, enjamba la fenêtre par laquelle il était précédemment entré et retrouva le vent, les flocons et le froid déchirant. Au bas de la colline, au-dessus du paysage blanc et plat, les nuages s’étaient estompés et un soleil pâle rayonnait, découvrant un panorama plus large. Un arbre noir, esseulé et mort perçait la neige. La luminosité lui permit d’évaluer qu’environ deux heures avaient chutées depuis qu’il s’était logé dans cette maison. Curieux, il osa tourner le regard vers le sommet de la colline et constata que le déluge avait déjà entamé son œuvre dévorant la moitié de la ruine où il avait travaillé le matin-même. Sous le masque, ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’il observa l’une des falaises s’écrouler, la terre vibrant sous le choc, et qu’une nouvelle vague glacée s’établit en quelques secondes par-dessus, la puissance et la rapidité des éléments l’apeurant. Il fit demi-tour et marcha prestement, dépassa deux bâtisses, inclinées par le vent, passa aux côtés d’un vestige et de fondations partiellement enfouies et quitta définitivement le hameau.

            Une demi-heure plus tard estima-t-il, il avançait difficilement dans la plaine, chaque pas moins haut et moins loin que celui qui le précédait, ses mouvements se ralentissant, désordonnés, glacés, poussé par le blizzard qui, robuste et invulnérable, soufflait continuellement et avec plus de puissance que sur la colline. Il appuya une fois de plus son pied, écrasa la neige et s’écroula, bousculé par une bourrasque. Ses mains s’enfoncèrent dans les flocons qui se comprimèrent et il se repoussa sur le dos, le visage vers le ciel, strié par une branche noire. Il ne sentait déjà plus ses jambes, son corps était gelé, incapable de produire une étincelle de chaleur, son nez s’emplissait de neige. Un instant encore, il admira l’écorce d’ébène et le ciel bleu, sourd au vent, puis, tranquille, apaisé, il ferma les yeux et accompagna la mort, offrant sa dépouille aux éléments.

            Ne demeura qu’un monde glacé, gelé, un paysage blanc et froid couronné d’un ciel gris, la neige qui régnait dans l’air et sur terre, les vagues de flocons dévorant les reliefs et les ruines et le vent, sifflements et violence d’un souffle givré et éternel.

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