Cercles

            Ses yeux s’ouvrent.

            Immobile dans son lit, dans la pénombre cendrée de la chambre divisée par deux rayons plus pâles, Julien fixait aveuglément le plafond grisâtre, encore mal éveillé, à demi-conscient. Dans ses oreilles, vibrait, très lointaine, incertaine et fantomatique, l’irritante alarme du réveil. Il se retourna, froissant ses draps qui frémirent avec délicatesse, et tendit son bras vers l’appareil silencieux, le pivota et découvrit l’heure tardive qu’affichait l’écran, insensible. En un instant, il se dressa dans son lit, rejeta la couverture au pied du meuble et se jeta au bas du matelas. L’homme, à demi-vêtu, enfonça ses pieds dans les vêtements qui sommeillaient sur le parquet, nonchalant, à l’endroit où il les avait quittés et délaissés la veille au soir, s’y emmêla et trébucha, chutant contre la vitre. Une demie minute d’ambiguïté, de perte, une légère douleur lorsqu’il se cogna contre le verre froid, puis il se reprit, ouvrit la fenêtre, repoussa les volets et eut la vision d’un ciel lourd, plombé, déversant une pluie fine et constante. Aucun nuage n’était visible, fondu les uns dans les autres, annonçant une journée humide.

            Un courant d’air pénétra la pièce et transperça Julien qui examinait encore le temps extérieur, les mains appuyés sur la petite balustrade de fer. Sa peau se souleva, glacé, et il fit demi-tour, rapidement, rejoignit la commode, d’où il extirpa des sous-vêtements, puis le placard, retirant des vêtements propres, avant de quitter la pièce et s’enfermer dans la salle d’eau. Pressé, il entra dans la douche et tira le levier, fut aspergé d’eau froide et fut pris de tremblements violents, de ses chevilles à ses épaules. En quelques gestes, il se lava, se rinça, attrapa la serviette, s’essuya et s’habilla. Il s’installa devant le lavabo, contempla son reflet dans le miroir et glissa une main dans sa courte barbe, déjà trop longue pour lui, qu’il avait décidé de rafraîchir ce matin. Mais il était déjà en retard, assez pour ne pas s’attarder plus devant ce détail, ni devant un petit déjeuner. Il saisit sa brosse à dent ainsi que le dentifrice, entama la fin de sa toilette, renversant un sablier d’une main et, de l’autre, agitant l’objet dans sa bouche. À peu près trois minutes plus tard, il prenait ses lunettes carrées qu’il posait sur son nez avant de récupérer son téléphone portable dans sa chambre et de traverser l’appartement, d’enfiler ses chaussures et son manteau et de quitter pour la journée son chez lui.

            Le palier était sombre, l’ascenseur inexistant. La clef tourna complètement deux fois puis plongea profondément dans la poche, et Julien s’accrocha à la rampe, descendit, vite, les six étages, ne manquant aucune marche mais s’autorisant à sauter les deux dernières de chaque niveau. Le rez-de-chaussée atteint, il tira une première porte, longea le mur portant les boîtes aux lettres de l’immeuble, poussa une dernière porte et surgit dans la rue. Aussitôt, le tonnerre roule et gronde, les gouttes s’épaississent. Ses lunettes couvertes d’eau, floutant sa vue, Julien enfonça sa main dans une autre poche, en retira son téléphone et partit à gauche, le pas pressé, ses doigts volants sur l’écran et composant un message destiné à sa supérieure. La tête légèrement rentrée dans son col, il précipitait sa marche sur le trottoir détrempé, n’évitant aucune flaque, et reçu, au creux de la nuque, une grosse perle d’eau froide, glaçante, désagréable sensation, qui le refroidit. À chaque bourrasque, les arbres qui bordaient la route et les bâtiments déversaient leurs feuilles sur les piétons et les voitures. Les cheveux imbibés, plat, il les releva machinalement et accéléra, poursuivant son chemin, le visage renfrogné.

            Vingt minutes s’étaient évaporées. Julien marchait, toujours aussi vif, côtoyant d’âgés bâtiments qui contenait l’actuel administration judiciaire. Sur le trottoir, devant le passage piéton, d’un côté et de l’autre des voies, s’accumulaient les personnes qui s’aventuraient sous le ciel humide. L’homme, le regard vide, pensait, rêvassait. Il dépassa le groupe qui patientait, s’avança à côté des marques, commença à franchir la chaussée, sourd aux protestations, aux cris, au klaxon, aveugle aux signes, aux phares, au feu écarlate. La voiture était plus rapide. Elle fondit sur lui, dévorant les mètres tandis que Julien se contentait de décimètres, elle le rattrapa, le frappa aux genoux, le propulsa sur le capot, l’amena jusqu’au parebrise qu’il enfonça, défonça puis repartit, presque comme si un observateur extérieur avait choisi de revenir en arrière, roula sur la tôle cabossée, emporta des bris de verre qui le blessèrent, nettoya le sang et fut éjecté sur le macadam mouillé et froid, les vêtements déchirés, les lunettes cassées. La voiture a freiné.

            Il est mort.

            « Heureux. Tu es un heureux garçon. Heureux, dans le sens de chanceux. Tu as de l’heur. Tu as de la chance. Maintenant. Tout le monde n’a pas cette chance. Tous les hommes, toutes les femmes n’ont pas cette chance. Tu es un privilégié. Maintenant. Tu n’es pas un élu, parce que ce n’est pas non plus une bénédiction, ou une malédiction. Tu es privilégié, maintenant. Ce n’est pas le destin. Peut-être est-ce dans ton cerveau, une connexion différente, une construction différente. Je ne suis pas scientifique et la science n’a pas d’importance, si ce n’est aucune. Je préfère donc invoqué la chance. Tu es comme tous les autres, comme tous les autres. La différence n’existe pas. Ils passeront tous par cette cas chance, pardonne-moi l’expression faute de mieux. »

            Ses yeux s’ouvrent.

            Immobile dans son lit, Julien conservait son regard aveugle sur le plafond gris, noyé dans la pénombre de la chambre. La nuit dernière, il avait rêvé et il cherchait, bêtement, simplement, à se remémorer des scènes de celui-ci. Il demeurait allongé, bien au chaud dans les draps, tant pour le confort que par peur qu’en quittant cette espace, il ne perde définitivement son rêve et l’idée même qu’il ait rêvé. Cependant, sa concentration était mise à mal par un bourdonnement incessant dans ses oreilles, un son irritant connu, mais non reconnu. Un court moment encore, et il abandonna sa vaine recherche, n’y ayant finalement que peu d’intérêt, il se retourna et poussa d’une main son réveil qui lui signala une heure tardive. Sa conscience devint aiguë, tout reste de sommeil s’échappa aussitôt de son corps. Il quitta le lit, descendit du matelas et s’emmêla les pieds dans ses vêtements qui dormaient sur le parquet, chutant contre la vitre. Pendant une demie minute, il perdit le fil de ses pensées et n’eut qu’à l’esprit la douleur, légère, qui irradiait de son poignet gauche. Puis, il saisit la poignée de la fenêtre, l’ouvrit, poussa les volets et découvrit un ciel sombre et lourd, déversant une pluie fine et constante. En examinant le ciel, l’absence de nuage dessiné, Julien songea que la journée serait humide.

            Penché vers l’extérieur, toujours légèrement vêtu, poursuivant sa contemplation du ciel, l’homme en revint à sa situation, dénudé et en retard, lorsqu’un courant d’air vint caresser sa peau. Il pivota, se pressa de récupérer des affaires et se rendit dans sa salle d’eau. Impatient, il entra dans la douche et leva le robinet, amenant une eau glaciale à sortir du pommeau, à le frigorifier. Ne parvenant à s’en empêcher, ses membres tremblèrent, violemment, ce qui rendit difficile sa toilette. Quelques minutes encore à se frotter, et il se rinça, attrapa la serviette, s’essuya, s’habilla. Il retourna au lavabo, glissa une main dans sa barbe qui lui paraissait déjà trop longue alors qu’il l’avait rasé cinq jours plus tôt mais n’y toucha pas bien que la veille, il comptait la rafraîchir. Il s’empara de sa brosse à dent, la saisit de ses doigts hésitants, y étala du dentifrice et se lava la bouche. Tandis qu’il brossait, des yeux aveugles sur le sablier, il pensa à la sensation de déjà vu qu’il avait eu à l’instant. Puis, il acheva, cracha, se gargarisa et mit ses lunettes, raisonnant sur la probabilité d’un geste quotidien, répétitif, et un dysfonctionnement de son cerveau. Son portable en main, ses chaussures au pied, son manteau sur les épaules, il tourna la clef dans la serrure et quitta son appartement pour la journée.

            Ayant soigneusement refermé la porte, il alluma les lumières, ne préférant pas dévaler l’escalier dans la semi-obscurité qui noyait chaque palier et, ensuite, descendit précipitamment chaque marche. Six étages plus bas, il longea les boîtes aux lettres et poussa la porte, sortant de l’immeuble au moment où l’orage se déclarait dans un grondement grave. Les gouttes s’épaissirent, se concentrèrent. Julien baigna dans l’eau, les lunettes maculées, floutant sa vue. Il partit à gauche, marchant d’un bon pas, rapide, sur le trottoir humide où les feuilles mortes des arbres étaient plaquées, collées, piétinées et déchiquetées. Pour l’homme, ce jeudi d’octobre était lugubre et il regrettait le weekend précédent et son soleil rasant, cette luminosité si propre aux derniers mois de l’année. Une grosse perle d’eau glaciale tomba d’une branche pour se loger dans la nuque. Il frissonna, rentra la tête, le visage renfrogné, une dizaine de seconde, avant de paraître plus serein et joyeux en songeant à la figure qu’il avait dû avoir.

            Vingt minutes s’étaient évaporées. Julien avait quitté la rive et traversait l’île, s’avançant le long des bâtiments de l’administration judiciaire, croisant et doublant un grand nombre de personne qui osait affronter la pluie, comme lui. Les mains au fond des poches, la tête inclinée, il se concentrait à nouveau sur son rêve, perturbé sans comprendre exactement pourquoi. Il avait conscience qu’il ne se souvenait jamais de ce dont il rêvait dans son sommeil, ce ne serait donc pas différent avec celui-ci, mais celui-ci lui semblait également important, peut-être que… Julien se jugea stupide bien qu’il ressentit un certain chagrin que ce soit face à ce jugement auto-proféré qu’en songeant à son rêve. Et soudain, il souffrit. Ses genoux furent frappés, ses os éclatèrent, son épaule frappa un métal souple, sa tête s’y cogna puis, de dos, il transperça du verre avant de reculer, de rouler dans les bris qui lui déchirèrent sa chair ensanglantée et tomber lourdement, brutalement sur le macadam humide où il s’avança encore, visage tourné contre la pluie. Sa conscience s’éteint.

            Il est mort.

            « Ne reconnais-tu pas ma voix ? Essaye de te souvenir. Fais un petit effort, un petit, un minuscule. Utilise un peu d’énergie, un peu de mémoire. Écoute. Elle ne t’est pas inconnue, tu ne la reconnais pas. Elle n’est pas lointaine. Juste à côté de toi. Tu pouvais l’entendre, il y a un instant. Elle n’est pas passée, elle est présente. De suite. Maintenant. Tu reconnais ma voix ? C’est la tienne. C’est ta voix. Quand j’affirmais que la différence n’existe pas. Tu te parles. Tu monologues. Tu réfléchis. À quoi ? Quel est le sujet de réflexion ? Écoute-toi. Toutes les réponses sont présentes. Tout de suite. Il faut lier, relier. Créer les liens. Toutes les réponses sont présentes, ont été présentes, seront présentes. Tout de suite. Toutes, tout de suite. À quoi penses-tu, Julien ? »

           Ses yeux s’ouvrent.

           Figé dans son lit tiède, les yeux immobiles et aveugles sur le plafond grisâtre coupé de deux rayons plus pâles, Julien songeait à son cauchemar, incapable de bouger, terroriser. Pourtant, il n’avait aucun souvenir de ce dont il avait rêvé la nuit précédente sans que cela n’empêche de l’apeurer. Son estomac se noua, il avait un mauvais pressentiment. Son instinct, sans doute perturbé par ce mauvais rêve, lui indiquait une mauvaise journée. Après un moment, détachant ses mains qu’il avait plaqué sur ses yeux, il se retourna, toujours sous les draps chauds, étendit son bras jusqu’à toucher et pivoter son réveil vers lui. Il sursauta en voyant l’heure, et oublia aussitôt ses préoccupations. Il rejeta la couette au pied du lit, sauta en bas du matelas, s’avança vers la fenêtre en marchant sur le tas de vêtements qu’il portait la veille, s’y emmêla les pieds, trébucha et tomba contre la vitre. Pendant une demie minute, il eut une légère douleur au poignet gauche, le détournant de ce qu’il allait faire, rappelant à sa mémoire qu’il y avait quelques instants, il pressentait une mauvaise journée, mauvaise journée effective puisqu’il était en retard et s’était peut-être blessé. Il nia d’un mouvement de tête, ouvrit la fenêtre, repoussa les volets de bois blanc écaillé qui lui dévoilèrent une ville terne et détrempée, plongé dans l’ombre d’une couche nuageuse lisse, sans trou. Julien releva le coin droit de ses lèvres, déçu que le temps confirme son instinct. La journée s’annonçait mauvaise et humide.

            Accoudé à la petite balustrade, contemplant toujours le ciel gris, vierge, l’homme à demi-dévêtu fut surpris par un courant d’air qui souleva sa peau et le frigorifia. Portant son regard sur les fins barreaux de la barrière, croisant les bras, la situation se dédoubla, une sensation de déjà-vu s’insinua dans son esprit. Il eut un nouveau moment de perte puis s’activa, filant prendre dans la commode et l’armoire, sous-vêtements et habits propres. Il se dépêcha encore, entra dans la douche, tira le robinet qui cracha une eau glaciale, refroidissant une nouvelle fois Julien. Incapable de se contrôler, son corps se mit à trembler avec force, ralentissant ses gestes. À l’intérieur, il pesta contre lui-même qui n’avait pas prévu cet évènement et aurait dû. Il finit de se laver, se rinça abondamment, s’essuya rapidement, posa un pied encore humide sur le carrelage, s’affirmant que cela sécherait vite et s’habilla. Devant le lavabo, il glissa sa main dans sa barbe, pensant que la veille, il avait prévu de la raser ce matin, mais pris par le temps, il repoussait ce rafraichissement. Il choisit de ne pas déjeuner non plus, certain de ne rien manquer et allongea son bras vers sa brosse à dent, effleurant de ses doigts le manche, prêt à la prendre et suspendit son geste, une seconde. Il saisit l’objet, pressa le dentifrice et la plaça dans sa bouche. En frottant, il revint à cette sensation de déjà-vu. C’était la deuxième fois ce matin et, bien qu’il se souvînt avoir lu qu’il s’agissait d’un dysfonctionnement du cerveau, il eut du mal à ne pas relier celles-ci avec son pressentiment. Il divagua jusqu’à son cauchemar sans retrouver plus de mémoire qu’il n’avait dans son lit, le sablier vide, il cracha et se gargarisa. Prestement, il plaça ses lunettes carrées sur son nez, récupéra son téléphone portable, enfila ses chaussures et son manteau et sortit.

            Le palier était sombre, il appuya sur le bouton de l’interrupteur, fit tourner, entièrement et par deux fois, la clef dans la serrure, le regard posé sur sa main et eut un pincement au cœur, puissant, violent, surprenant. Il porta une main à son cœur mais ne s’attarda pas et descendit précipitamment l’escalier et six étages. Il passa une porte, devant les boîtes aux lettres, la seconde porte et surgit sur le trottoir où stagnait l’eau, formant de nombreuses flaques de différentes tailles. L’orage se décida à cet instant et gronda pour signaler sa présence, de suite suivie par une pluie accentuée. Enfonçant une main dans sa poche, il partit à gauche et retira son portable de son couvert, rédigeant un message à sa supérieure. Julien n’évitait aucune flaque, marchait au plus vite. Une feuille morte mordorée flotta devant ses yeux et une goutte d’eau se jeta d’une branche dans la nuque de l’homme. Il frissonna et rentra la tête. Une mauvaise journée, se dit-il. Ses cheveux imbibés collaient à son front, il les releva et accéléra.

            Vingt minutes s’était évaporées. Plongé dans ses réflexions, contraint par la pluie à préférer son univers intérieur, Julien ressassait des idées vagues et floues, des sujets variés pour tenter de se souvenir de son cauchemar. Il marchait machinalement, avait déjà traverser la moitié de l’île et longeait, sans en avoir conscience, les beaux bâtiments dans un style ancien qui abritait l’administration judiciaire. Il doublait et croisait de nombreuses personnes, mais il ne les voyait pas, ne les entendait pas, concentré sur ce cauchemar qui l’avait terrorisé et attristé, qui l’avait éveillé la peur au ventre, le malheur aux yeux et la mélancolie au cœur. Mécaniquement, il se lança sur la route, prêt à franchir les voies, n’écoutant ni les cris, ni le klaxon, ne regardant ni les piétons, ni le feu, ruminant encore et encore ses idées, ses pensées, son cauchemar. Et puis, il fut brisé, poussé par la voiture, aussitôt rejeté, gisant sur le macadam, le visage vers le ciel. Sa conscience s’arrêta sur ce mauvais moment, cette mauvaise journée.

            Il est mort.

            « Un cauchemar, des pressentiments, du déjà-vu. Tu comprends ? Tu saisis l’implication ? Tu tires les liens ? Tu as de la chance. La différence n’existe pas. Ma voix, c’est ta voix. Tu monologues. Toutes les réponses sont présentes. Toutes, tout de suite. À quoi penses-tu, Julien ? Les liens, les fils. Attrape, tire et ils vibrent. Les liens. Le temps. La mort. L’implication. La différence n’existe pas. Le temps n’existe pas. Le temps, c’est la différence, et la différence, donc le temps, n’existent pas. La vie, la mort non plus. Une superposition. L’humanité se trompe, votre cerveau, ton cerveau et ton esprit te trompent. Lent, diminué, incompréhensif, l’illusion se crée. Tu comprends ? Tu saisis l’implication ? Tu tires les liens ? La vie, la mort, c’est un éternel recommencement. Encore et encore. Et encore. Et encore. Et encore. Un cercle qui tourne et se répète, tourne et se répète, tourne et se répète, et se répète, et se répète. Un cercle qui se répète. Tu as vécu, tu vis, tu vivras. Tu es mort, tu meurs, tu mourras. Tires plus loin le lien, encore plus loin. Ce n’est pas un cercle. C’est un point. Tout se recoupe, tout se lie, tout se superpose, tout s’écrase. Tout a été, tout est, tout sera. La différence n’existe pas. Toutes les réponses sont présentes. Tout, tout de suite. »

            Ses yeux s’ouvrent.

            Il va mourir. Première pensée qui se faufila dans son esprit, malgré un sommeil qui s’accrochait encore à lui, il comprit tout de suite l’ampleur et la justesse de cette pensée. Son rêve, son cauchemar, avait été si limpide, si précis et détaillé qu’il ne parvenait à se défaire de l’idée qu’il était véritable. Qu’il l’avait vécu. Son ventre se nouait, son instinct confirmait. Aujourd’hui, il allait mourir. Malheureusement, aucun souvenir de son rêve, de son cauchemar n’était demeuré ancré quelque part dans son esprit. Il n’avait plus que cette affirmation, courte, simple et évasive.

            Le regard fixé sur le plafond, Julien se déplaça sous ses draps et attrapa le réveil matin qu’il fit pivoter vers lui. L’heure indiquée le prit au dépourvu, il se releva, rejeta la couette au bout du lit, sauta au bas du matelas, précipita ses pas, ses pieds s’enfonçant dans le tas de vêtements de la veille, qui gisait sur le parquet, juste à côté du meuble, s’y emmêla, trébucha et tomba, se cognant contre la vitre. Une demie minute, la douleur, légère, à son poignet gauche le préoccupa, il songea à son pressentiment d’une mauvaise journée, à sa mort prochaine, puis il secoua la tête et éloigna ces sujets. La fenêtre s’ouvrit, les volets se repoussèrent et l’homme, à demi-vêtu, découvrit la ville grise, recouverte d’un ciel de plomb, lisse, qui déversait une pluie fine et constante. La météo était humide, fort probablement pour la journée.

            Pénétrant insidieusement dans la chambre, un courant d’air glissa sur la peau nue de Julien, qui se souleva. En un instant, il fut frigorifié, cessa d’examiner le plafond nuageux et fit demi-tour, se précipitant vers la commode puis l’armoire pour récupérer des vêtements avant d’achever cette rapide course dans la salle d’eau. Il pénétra dans la douche, tira le robinet et fut aussitôt aspergé d’eau glaciale. Son corps trembla, tressauta, ralentissant ses gestes, mais il se lava vite, se rinça, saisit la serviette et s’essuya, s’habilla. Il revint au miroir et scruta sa barbe, y glissant une main qui toucha les poils déjà trop longs à son goût, sans qu’il ne décida de la rafraîchir. La veille, il avait prévu de la raser, cependant, son retard choisissait pour lui. Il opta également pour le jeûne, ne voulant perdre de temps à déjeuner, tendit une main vers la brosse à dent qui se suspendit, une seconde éphémère, paralysé par un sentiment de déjà-vu, avant de l’attraper, la couvrir de dentifrice et nettoyer sa bouche. Il cracha, s’empara de ses lunettes carrées, qu’il appréciait et qu’il plaça sur son nez. Il retourna dans la chambre, récupéra son portable, fila dans le salon, enfila chaussures et manteau et sortit.

            Le palier était sombre. Il appuya sur l’interrupteur, fit quelques pas en arrière, tirant la porte, ses yeux capturant l’entrée de son appartement, le cœur tordu, et ferma, tournant complètement la clef par deux fois. Ôtée de la serrure, il la plongea au fond de sa poche et entama la descente des six étages, une main agrippée à la rampe, ses pas précipités toujours plus bas, effleurant les marches. Il parvint au rez-de-chaussée, passa une porte, devant les boîtes aux lettres, une seconde porte et émergea dans la rue. Au même moment, l’orage marqua sa venue, poussant un profond grondement souligné d’une pluie accentuée, les gouttes plus drues. Julien partit à gauche, enfonça une main dans sa deuxième poche, s’empara de son téléphone et rédigea un message à sa supérieure. Les lunettes constellées, les cheveux imbibés, il s’avançait sur le trottoir couvert d’une nappe d’eau, ne prêtant aucune attention aux flaques qu’il traversait sans ennui, et marchant d’un pas pressé. Une bourrasque le bouscula, il vit une feuille morte, mordorée, voleter devant lui et une grosse perle chuta dans sa nuque, lui donnant un frisson. Il rentra la tête dans son col, le visage renfrogné, et poursuivit.

            Vingt minutes s’étaient déjà évaporées. Troublé par son rêve et son instinct, Julien côtoyait les beaux bâtiments qui logeait l’administration judiciaire, refermé sur lui-même. Il tentait vainement de se remémorer son cauchemar, les circonstances de sa mort. Il soupira, doubla une femme âgée et un couple, croisa un homme à chapeau et franchit le trottoir. Il s’haranguait, monologuait, s’encourageait, cherchait, absorbé par ses pensées, qui s’arrêtèrent, se brisèrent, explosèrent. Un puissant coup aux genoux, les os broyés, il tomba sur le capot de la voiture, frappa d’une épaule le véhicule, sa tête heurta brutalement la tôle, il roula sur la machine, fracassa le parebrise puis repartit en arrière, entraîna des centaines de bris de verre, les mains crispées, vêtements et peau déchirés, fut éjecté violemment sur le macadam, tourna encore et finit son parcours le visage vers le ciel. Lunettes et pensées cassées.

            Il est mort.

            « Un cercle. Un point. Les liens. Réfléchis et tire les liens. Tu n’as pas de passé, pas de futur, pas de présent. Ou seulement un présent. Tes souvenirs sont hallucinations. Tes avenirs sont illusions. Seulement un présent étiré par un amoindrissement de ta pensée. Seulement un présent. Tu as vécu, tu vis, tu vivras une seule situation, un seul évènement, un unique moment, un instant, un point, encore, et encore, et encore. Même pensées, mêmes paroles, mêmes actes, mêmes gestes, exacts, pareils, semblables, indéfiniment, éternellement, toujours. Tu es mort, tu meurs, tu mourras. Un cercle, un point. Piégé. La malédiction du cercle. La bénédiction de l’oubli. Car, maintenant, tu vas oublier, pour te souvenir plus tard, pour oublier, pour te souvenir, pour oublier. Un cercle, un point, des liens. Maintenant, oublies. Les cercles, le point, les liens. Oublies. Les cercles, le point, les liens. Oublie. »

            Ses yeux s’ouvrent.

            Allongé, immobile dans son lit et dans la pénombre de la chambre, coupée par deux rayons plus pâle, Julien fixait aveuglément le plafond, cherchant à se remémorer le rêve qui l’avait éveillé si subitement. Il s’y attela un moment, ne remarqua pas qu’il ne s’agissait que de minutes, mais, gêné par un incessant vacarme, lointain et fantomatique, dans son oreille, comme un écho qui s’atténue, il se retourna dans ses draps qui se froissèrent en un délicat frémissement, tendit le bras et s’empara du réveil qui lui indiqua une heure tardive. Comme ayant reçu une décharge, il se releva, rejeta sa couette et quitta le lit prestement. Ses pas traversèrent la chambre, ses pieds s’enfoncèrent dans les vêtements qui gisait sur le parquet, paresseusement abandonné la veille, s’y emmêla et chuta contre la fenêtre, s’y cognant lourdement. Pendant une demie minute, il fut hébété, ne songeant qu’à la douleur qui irradiait de son poignet gauche, puis il rattrapa le fil de ses actions. Il ouvrit la fenêtre, repoussa les volets et découvrit la ville, obscure, surplombé d’un ciel cendré, pesant, qui crachait une pluie fine et constante et annonçait une journée humide.

            Accoudé à la balustrade, contemplant le plafond grisâtre, Julien fut surpris par un courant d’air qui se faufila jusqu’à lui, insidieux, lui soulevant sa peau nue, le frigorifiant. Il reprit, pivota, se rendit en quelques pas à la commode où il récupéra des sous-vêtements, puis à l’armoire où il s’empara d’autres habits et se pressa jusqu’à la salle d’eau. Il entra dans la douche, leva le robinet tandis que le pommeau déversait une eau glaciale sur son corps qu’il ne put contrôler, se convulsant et tremblant du bas des jambes à ses épaules. Ralenti, il se força, se lava, se rinça, saisit la serviette, s’essuya et s’habilla. Il s’approcha du lavabo, contempla son reflet, glissa une main dans sa barbe beaucoup trop longue à son goût, mais n’y toucha pas, contrarié par le temps dans les projets esquissés la veille. Il décida également de ne pas déjeuner et allongea son bras vers sa brosse à dent, effleurant de ses doigt le manche, prêt à la prendre, et suspendit son geste, une seconde, doublé, perturbé par une sensation de déjà-vu. Il recommença, étale du dentifrice et plaça l’objet dans sa bouche, sans oublier de retourner le sablier, chassant cette désagréable impression en pensant qu’il s’agissait d’un dysfonctionnement de son encéphale. Il cracha, se gargarisa, chercha son téléphone portable demeurée dans la chambre, fila dans le salon et y enfila chaussures et manteau, puis sortit.

            Le palier était sombre. Sa main tâtonna, trouva l’interrupteur et l’actionna. Rapidement, ses yeux accrochèrent l’entrée, et la porte se ferma ; il tourna la clef, une première, puis une seconde fois, le cœur pincé et serré, la retira de la serrure et l’enfonça profondément dans l’une de ses poches. Julien agrippa la rampe et, vif, descendit les marches, frôlant de ses pas les à-pics, n’hésitant pas à bondir, à chaque palier, au-dessus des dernières. Six étages plus bas, il poussa la première porte, longea les boîtes aux lettres, passa la seconde et émergea sous la pluie. L’orage arrivait, et signala sa présence d’un tonnerre grondant et menaçant. Aussitôt, les gouttes d’eau se firent plus lourdes, plus denses et plus abondantes. Julien partit à gauche, une main plongeant dans son autre poche, retira son portable et rédigea un message pour sa supérieure, ses doigts volant sur l’écran. Le trottoir nappé d’eau, les lunettes constellées, les cheveux imbibés, en quelques minutes, il fut trempé. Une bourrasque le secoua, une feuille morte flotta devant lui, et il sentit une grosse perle liquide choir dans sa nuque, couler dans son dos, désagréable. Il frissonna, releva sa mèche, rentra la tête, le visage renfrogné, et accéléra.

            Vingt minutes s’étaient évaporées. Julien marchait d’un pas rapide ; il avait déjà traversé la moitié de l’île, longeait les beaux édifices, bâtis dans un style ancien, qui abritait l’administration judiciaire, doublait des personnes, en croisait d’autres, piétons tout aussi détrempés et crispés sous la pluie qu’ils osaient affronter, sans y accorder son attention. Il était renfermé, concentré sur ses pensées, vagabondes, qui se promenaient d’une idée à l’autre, erraient, ne s’arrêtant pas ou peu, courant, tirant, élaborant, construisant, créant des liens. Pendant un court instant, il songea au weekend précédent, rayonnant d’un soleil rasant, d’une luminosité si propre aux derniers mois de l’année, à la beauté de cette lumière, qui sublimait les paysages, et il souffrit.

            Il s’était avancé sur la chaussée, sourd aux protestations, aux cris, au klaxon qu’il n’écoutait pas, aveugles aux gestes, aux phares, au feu écarlate qu’il ne regardait pas. La voiture dévorait les mètres, lui les décimètres. Ses genoux touchèrent le parechoc, plièrent, cassèrent, il s’allongea sur le capot, son épaule frappa la tôle, sa tête, brutalement, heurta le métal souple, il glissa, transperça le parebrise, se figea une seconde, et repartit en arrière, essuyant le sang qui tachait le capot, emportant les bris de verre qui lui écorchèrent ses vêtements, lui déchirèrent sa peau, lui griffèrent ses mains crispées, fut éjecté du véhicule, s’écrasa sur le macadam humide, roula sur quelques mètres et s’immobilisa, le visage vers le ciel, nettoyé par la pluie. La voiture avait freiné. Ses habits étaient lacérés, ses lunettes cassées. Ses pensées s’éteignirent.

            Il est mort.

            Ses yeux s’ouvrent.

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