Exploration

            Une grille rouillée, à la peinture noire écaillée, clôturait la route. Les mains sur le portail, il contemplait la vaste surface herbue, plantée de rares arbres aux branches nues et la maison, étriquée et haute, qui s’élevait au milieu. Sur cette plaine nue, elle attirait le regard et semblait garder et surveiller tout l’espace alentour. D’épais nuages coulaient dans le ciel et assombrissaient plus ou moins l’espace. N’ayant aucun obstacle à subir, le vent soufflait sur le paysage plat, et Martin resserra d’une main sa veste. L’autre toujours suspendu, il secoua d’un coup vif la grille qui ne s’ouvrit, ni ne se détacha malgré son état lamentable. L’homme ne relâche pas la barre et poursuivit son examen silencieux de la demeure qui s’obstinait à tenir debout. Enfin, lorsqu’il ne put plus la supporter, emplie de cette image, il regarda le mur d’enceinte en briques rouge, y recherchant une faille, trou ou point d’accroche. Cependant, la vue étant mauvaise, il s’écarta, avança d’un pas vers la droite, jeta un œil vers la gauche et se décida, reprenant sa marche qui longea la propriété.

            Écrasant l’herbe brune, se déplaçant le long d’un fossé sec, il suivit la longue palissade sans entrevoir un défaut. Ce fut presque vingt minutes plus tard, après avoir tourné dans le prolongement ouest-sud de la muraille, à côté d’un champ à la terre d’un brun intense, meuble, humide et nue et non loin de l’angle sud, qu’il remarqua la brèche : un arbre avait poussé collatéralement au mur s’était écoulé au sol, laissant dans son sillage des briques éparses. D’un pas souple, il évita les débris, posa une main sur l’argile moussu et enjamba la quarantaine de centimètres qui traçait la base du mur. Il admira encore un instant le paysage plat, l’horizon lisse, les quelques fourrées qui arrondissaient l’espace. Puis, il pénétra sur le domaine, satisfait d’être enfin chez lui.

            La demeure se situait à une certaine distance mais l’attirait irrésistiblement et il se contenait pour ne pas courir jusqu’à sa terrasse arrière. En traversant le jardin mort, il se doutait que les hautes herbes fanées, brunes et pliées ou renversées avaient dû envahir l’espace il y a encore un mois, occultant en partie la maison et il se félicitait d’avoir attendu l’automne pour revoir l’édifice. À l’avant, et de loin, il lui avait donné une image de douce quiétude, un lieu éteint mais pas abandonné ; à l’arrière, en s’approchant à pas lent, l’habitat était dans un sinistre état : les murs lézardés avaient relâchés quelques-unes de ses briques ocres qui se confondaient avec les feuilles mortes envahissant la terrasse en surplomb dont la balustrade de pierres grises s’était détaché pour créer un étrange toboggan dévoré par la terre et la boue, la véranda n’avait plus aucunes vitres et des branches, des tiges de bois secs pendaient à l’intérieur où s’accrochaient à la structure ferrailleuse tandis qu’au-dessus la fenêtre s’était déformé jusqu’à dessiner un étrange parallélogramme vide, la torture était trouée, de nombreuses tuiles avaient glissé et s’étaient écrasées, brisées, aux alentours mais d’autres s’étaient accumulées dans la gouttière qui traçait un arc de cercle rebondi, inquiétant et dangereux. Alerté, beaucoup plus prudent, Martin contemplait le désastre qui grignotait cette maison. Il était tétanisé. Revenant à lui, il posa un pied sur la première marche, évita la seconde dont la moitié avait disparu et arriva sur la plateforme vide qui composait la terrasse. Pénétrant comme un roi, empli de joie, maintenant face à la catastrophique maison, en un instant, le désespoir, la tristesse s’abattirent sur lui avec lourdeur.

            Quatre oiseaux s’envolèrent précipitamment, provoquant la chute d’une nouvelle tuile dans l’angle de la terrasse. Debout, les bras ballants, Martin perdait sa détermination, d’abord parce que l’état déplorable de la maison dégageant une lourde atmosphère dangereuse, ensuite car ses sentiments devenus si morne, mélancolique et malheureux lui ordonnait avec insistance de faire demi-tour. Il fit un autre pas en direction de la véranda. Plus rien ne bougeait. Excepté ses tympans qui vibraient aux murmures du vent, aux chuchotis des arbres et des herbes, aux rares gazouillis des oiseaux demeurant. Encore une ou deux minutes immobiles, dans ce domaine où la vie paraissait exceptionnelle, dans ce lieu possédant un air mystérieux, étouffant et qui attristait profondément. Puis, en traînant les pieds, mécaniquement, il pénétra dans la véranda.

Le sol, comme celui de la terrasse à l’extérieur, était couvert de feuilles mortes et de sable brun, avec en quelques points de jeunes pousses d’arbres. Il reconnut deux chênes. Au-dessus, le lierre pendait en d’inquiétantes fourches et griffes et lui caressait régulièrement front, cheveux et oreilles. À nouveau, il fut arrêté. Pas de meubles, pas de débris, aucune trace de vie : il n’y avait qu’une marque humaine qui s’effaçait au profit de la nature. Il s’avança vers les portes semi-vitrées, l’une d’elles suspendues par un gond et inclinée en arrière, leurs vitraux étrangement intacts, tira l’autre battant et entra dans la maison.

La salle à manger était dépouillé. Au centre, la grande table ovale de bois avait retrouvé son aspect brut, mais égaré les chaises qui l’entourait autrefois ; la vaisselle était posée à même le parquet, longeant le mur gauche où une peinture d’un bleu pâle qui s’écaillait, s’éclaircissait en un espace rectangulaire plus clair, symbolisant l’absence d’un meuble, quant au lustre, il était pendu, penchée, son pied effleurant la surface empoussiérée dans un léger mouvement de va-et-vient tandis que le plafond encaissé, aux moulures simples et modernes, bien qu’entier, se gondolait et par ses fissures, signalait ses faiblesses. La pièce était poussiéreuse et sale, envahi par une marée de copeaux de peinture. Pour Martin, le lieu lui était méconnaissable, les rares restes devait avoir remplacé les objets tels qu’il les avait connus. Même l’atmosphère sonore ne correspondait plus ses souvenirs, les fenêtres éventrées s’ouvraient à l’extérieur, et lui permettaient de s’exprimer à l’intérieur. Le vent, les chants, de lointains vrombissements emplissaient la demeure vide, assourdis et rapidement morts, donnant l’effrayante impression que la maison abandonnée possédait ses propres lois physiques qui tuaient fort et vite les bruits.

Martin continua d’explorer. Il évita la porte de gauche, qui, fermée, exhalait une odeur infecte, signe d’une cuisine non vidée, sortit par la double porte vermoulue et atterrit dans le salon, vide. Au milieu de cette nouvelle pièce, le parquet avait cédé, emmenant dans sa chute le mobilier qui avait été encore présent dans la cave, inondée où un fauteuil de dos, flottait. L’eau immobile, lisse, luisante, hypnotisait : qu’un liquide puisse présenter un état si solide était profondément intriguant. Cependant, les lieux, discrètement, craquaient, à droite, à gauche, devant, derrière, à nouveau devant, prêt à chuter un peu plus dans l’abime. Martin se plaqua contre au mur et longea la bouche pleine d’eau, la conservant scrupuleusement à sa droite. Il rejoignit la porte et la main sur la poignée, regarda par les hautes fenêtres qui lui faisait face il y a encore un instant, pour voir l’espace d’un moment le portail qui avait inutilement bloqué sa route ; puis, il la franchit et trébucha. Le panneau se déroba sous ses doigts, se détacha et frappa violemment les losanges noirs et blancs qui composaient le dallage du hall.

Le bruit cacophonique résonna longuement dans la maison vide, entre le rez-de-chaussée et le premier étage, montant et descendant l’escalier aux larges marches et à l’épaisse rampe. Lorsqu’enfin, les réverbérations se tut, des pas vifs, fugitifs, légers, se firent entendre à l’étage. Intrigué, Martin leva la tête vers la balustrade de l’étage, guettant d’autres sons semblables mais il n’y eut qu’une porte qui claqua à plusieurs reprises des bourrasques de vent envahissant la demeure.

L’homme ne fut pas arrêté et s’aventura à l’étage. La première pièce était une salle de bain avec également douche et toilettes, dont la cuve était brisée, les éclats encerclant un tuyau ouvert et vide, leurs côtés tranchants élevés comme des piques, dans un espace avant tout long, l’ensemble dabs des teintes rose-violet, pâle, qui brillait sur le blanc souillé du sol et des murs. La deuxième pièce fut également la troisième. Le mur qui séparait les deux chambres avaient été éventrées, en ruine, étalé entre les deux pièces, le plafond disparu, donnant vu sur la charpente et le ciel gris là où les tuiles n’étaient plus. Un rideau, voile fin et déchiré, flottait avec douceur. Martin s’avança, le sol craqua et crissa sous ses chaussures, rejoignit la seconde chambre, auprès d’une table de chevet renversée, une lampe à pied cassée devant. La fenêtre conservait précieusement un dernier morceau de verre. Au travers, l’homme contemplait le bois au nord-est, qui s’étendait derrière l’enceinte du domaine, à environ deux kilomètres et demi. Il fit demi-tour et examina encore les chambres. Les boiseries basses pourrissaient, se détachaient, au-dessus, le papier peint moisie, brunie ou noircie, pendait. Soudain, il y eut un fort craquement, puis un souffle, portant un son étouffé, un mot, peut-être de la pièce à sa droite, et le silence. Oubliant, désintéressé, ses souvenirs s’embrumèrent plus encore. Il avala, ingurgita l’espace et ressortit sur le palier.

Statique, il fixait la dernière porte de l’étage. Figé. Il n’osait l’ouvrir, se remémorant dans son enfance l’interdiction qui condamnait ce lieu. Sa main s’approcha, tremblante, de la poignée, s’y posa, et la battant glissa, seul, sans pression, découvrant une pièce réduite, la plus complète de la maison. À droite, des bibliothèques vomissaient des feuilles jaunies et illisibles, un bureau avait été repoussé négligemment, quatre fenêtres aux vitres entières illuminaient la salle et ouvrait un bel et immense panorama sur le jardin du domaine, le plancher commençait à former un cratère. Cependant, bien qu’un temps arrêté et obnubilé par la vue, ce fut un fauteuil placé devant les carreaux qui retint son regard beaucoup plus longuement. Un crâne avec une touffe de cheveux dépassait et, quand il contourna le meuble, il eut face à lui le corps secs et momifié d’un être humain. Aussitôt, il comprit.

Le cadavre sur son dos, il descendit l’escalier en bois travaillé, revint au hall, tira le loquet qui actionna la porte d’entrée à trois verrous. Cinq marches plus bas, légèrement suant sous le poids du corps, titubant, il entama le chemin du retour au travers du jardin hirsute. Les yeux sur les grilles, il marchait, les pensées confuses, fondues et mélangées, souvenirs passés et moments présents confondues. Il quittait sa maison, dans sa plus haute splendeur, définitivement, ramenant son parent, sa famille.

 

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Inspiration : Le manoir du sanglier 
                         La pension inondée

 

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