Volupté

Lucien fixait ses yeux dans le miroir.

La sonnette retentit dans l’entrée et il s’essuya les mains dans la serviette humidifiée, quitta son reflet, rejoignit la porte où il accueillit son invité, exact. Les doigts encore sur la poignée froide, le battant entrouvert, Lucien reçut sur ses lèvres celle d’Aymric, craquelées, à peine charnue, délicieuses, qui ne se détachaient pas, ne s’éloignaient plus, un baiser immense, infini, exquis. Aymric repoussa la porte d’une main, de l’autre, s’empara de la nuque de Lucien qui recula de plusieurs pas et continua de l’embrasser. Les deux hommes firent encore quelque pas maladroits en arrière, puis Aymric fit volte-face, entraînant dans son demi-tour Lucien, repoussa la porte et le plaqua contre le panneau. Ses doigts se crispèrent autour du cou de son amant.

Leur baiser se poursuivait, plus avide, savoureux. Les mains de Lucien soulevèrent le tee-shirt d’Aymric, ses doigts roulèrent sur son ventre, s’emparèrent de ses hanches, qu’il approcha de lui. L’autre avait relâché sa nuque et enfoncé sa main gauche au bas de son dos, il s’était emparé de son avant-bras et caressait d’un doigt l’intérieur de sa paume tandis que ses lèvres avaient pris de la distance et qu’un souffle brûlant venu des profondeurs de sa poitrine était expulsé par son nez et sa bouche et réchauffait le creux du cou de Lucien qu’il ne tarda pas à découvrir aussi. Les baisers d’Aymric remontèrent sa gorge par le côté et finirent derrière son oreille droite. Lucien respirait violemment, l’index droit de l’homme qui l’aimait cajolant l’intérieur de sa main gauche. Douce et étrange sensation.

Un court instant, son regard sur la tempe de cet être aimé, Aymric saisit le poignet de Lucien et l’entraîna à sa gauche, dans un salon modeste. La lumière allumée, la table basse proche de la porte légèrement en oblique. L’invité repoussa son amant devant lui, dans un mouvement à demi-circulaire et reposa sa main contre sa joue et l’ossature de sa mâchoire. Les deux hommes tremblèrent. Sous ses empreintes, il sentait la peau imparfaite en ces lieux, les courts poils de sa barbe, qui électrisent ses nerfs, rendent tout son corps fébrile. Lucien conservait ses mains sur les hanches de cet homme, mais, lorsque leurs baisers reprirent, s’intensifièrent, elles se coulèrent jusqu’aux fesses couvertes d’un jean. Aymric posa sa seconde main sur le ventre de Lucien, ressentant le vide du nombril, puis l’amena avec tranquillité dans le creux de son dos. Sans cesser de l’embrasser, il faucha Lucien qui se retrouva sous l’emprise d’Aymric et fut allongé sur l’agréable tapis.

Aymric quittait maintenant les lèvres de Lucien qui le sentit mordre son cou, un peu à droite de sa pomme d’Adam. Ses phalanges s’agitaient sur les boutons de la chemise à manche courtes, agitées, impatientes, finirent par l’ouvrir, dévoilant comme une cascade la poitrine nue, qui se s’élevait et s’abaissait dans un rythme soutenue, rapide, l’épiderme brillant. Gardant une main sur son cou, Aymric dévora la nouvelle surface gagnée, goûta délicatement quelques centimètres de peau, au-dessus des côtes, sur l’épaule, à côté d’un grain de beauté, non loin du nombril, presque sur les reins, sur le biceps, sous le menton, au hasard de ses envies. Il lui mordit tendrement le poignet, l’oreille, l’épaule. Lucien avaient relevé ses bras au-dessus de la tête, en angle droit, ahanait les yeux fermés, le corps contracté et frissonnant, à la merci de l’autre.

Attrapant à nouveau son poignet, il s’affaissa encore plus bas, Lucien gémissant avec légèreté. La pression autour de son ventre se relâcha, tous ses muscles se raidirent. Ses paupières se soulevèrent, son regard s’ouvrit et il contempla le plafond, longea une longue et étroite balafre qui s’était formé dans la peinture, s’éblouit avec la suspension au quatre lampes. Son poignet droit le démangeait. Dans sa main gauche, il ressentait un bizarre saisissement, provoqué par Aymric qui fondait ses doigts dans sa paume et entre les siens. Une impression terriblement agréable. Il ne se concentrait que sur ce bonheur tactile douloureux, l’oeil hagard fixant la superficie blanc terne du ciel clos, son partenaire trop bas pour apparaître dans son champ de vision.

Les phalanges d’Aymric se firent plus coulantes. Son visage s’était éclipsé au fond, invisible. Un malaise montait, jaillissait de sa poitrine alors que son souffle s’accélérait encore. Ses poumons s’écrasèrent, s’immobilisèrent, se resserrèrent et la glace envahit son corps en un raz-de-marée déchirant aussitôt remplacé par un incendie intolérable. Lucien, la bouche tressaillante, souleva son bras gauche et l’amena devant ses yeux. Du sang ruisselait de ses veines à chaque palpitations et s’enfonçait dans les creux des rides de sa paume, débordait et noyait l’espace rosée, glissant entre les jointures de ses doigts et s’égouttant au bout de ceux-ci. Il tourna la tête et vit, dans l’image opaque que lui renvoyait une vitre nocturne son visage tâché, des mèches de cheveux emmêlées, mouillées ou agglutinées, son tapis suintant, le parquet exsudant et dégoulinant.

Les éléments s’assemblèrent. Il essaya de se relever, mais ne sentant plus son bras droit, s’écroula. Au-dessus, l’une des lampes éclata. Le salon perdit de sa luminosité. Le souffle irrégulier, hâtif, Lucien patienta, cherchant ses forces. Aymric s’était écarté, à genoux à ses pieds nus. Il voulut se mettre assis, il ne fit rien. Une douleur sous le poumon gauche se signala, sa poitrine était pesante. Une lampe scintilla et s’éteignit. D’étranges sons s’évadaient involontairement de sa bouche. Aymric revint près de lui et s’allongea à ses côtés. La troisième lampe vacilla et ne se ralluma plus. Lucien se sentait comme un poids, dense, ses jambes le piquaient, ses poumons le broyaient, ses bras ne remuaient plus. Il pensait, accumulait les réflexions. Regrettait-il ? Mourir était une jouissance, un orgasme. Et pourtant, un insaisissable remord, une infime peur…

La lumière s’intensifia. Le visage d’Aymric reparut devant ses yeux, imparfait et magnifique, ses lèvres craquelées, sa barbe de mousquetaire, son nez arrondi, son regard et ses cheveux noirs. Il lui adressa un sourire paisible et rassurant. Deux mots murmurés, une réponse soufflé. Le lampe devint incandescente. Lucien observa encore une fois son reflet : il souriait. Des doigts glissèrent sous son menton, caressèrent sa peau transpirante et fiévreuse. Son regard se détache de son image et contempla son amant. Alors, Aymric embrassa Lucien avec toute la douceur qu’il avait acquise. Et le noir fut total.

De l’extérieur, la lumière bleue puis rouge illuminait par intermittence le premier étage et le salon sali, tâché et dérangé. Lucien était allongé à même le sol, dans une position peu naturelle, effondré. Tombé à côté de la table basse, près de sa main gauche aux doigts crispés, le téléphone gisait.

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