Cercles

            Ses yeux s’ouvrent.

            Immobile dans son lit, dans la pénombre cendrée de la chambre divisée par deux rayons plus pâles, Julien fixait aveuglément le plafond grisâtre, encore mal éveillé, à demi-conscient. Dans ses oreilles, vibrait, très lointaine, incertaine et fantomatique, l’irritante alarme du réveil. Il se retourna, froissant ses draps qui frémirent avec délicatesse, et tendit son bras vers l’appareil silencieux, le pivota et découvrit l’heure tardive qu’affichait l’écran, insensible. En un instant, il se dressa dans son lit, rejeta la couverture au pied du meuble et se jeta au bas du matelas. L’homme, à demi-vêtu, enfonça ses pieds dans les vêtements qui sommeillaient sur le parquet, nonchalant, à l’endroit où il les avait quittés et délaissés la veille au soir, s’y emmêla et trébucha, chutant contre la vitre. Une demie minute d’ambiguïté, de perte, une légère douleur lorsqu’il se cogna contre le verre froid, puis il se reprit, ouvrit la fenêtre, repoussa les volets et eut la vision d’un ciel lourd, plombé, déversant une pluie fine et constante. Aucun nuage n’était visible, fondu les uns dans les autres, annonçant une journée humide. Continuer à lire … « Cercles »

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Glaciale errance

            Brutalement, lourdement, la hache s’abattait dans le bois épais, dur et gelé qui avait constitué une charpente massive et qui gisait, en imposants morceaux, sur le sol enneigé d’une petite bâtisse en ruine, face à un individu engoncé dans des vêtements retenant mal la chaleur, et qui, debout, s’agitait avec vivacité. Le geste se répétait, maladroit, les gants aux paumes lisses n’agrippant plus l’instrument, la solide poutre résistant à l’acharnement de l’outil émoussé. Des éclats jaillissaient, s’envolaient pour choir dans la neige indemne de la pièce et parsemé l’espace blanc de surprenantes taches dorées, bientôt recouvert par les flocons épars qui engloutissait la maison percée. Aux alentours, le vent soufflait et sifflait, constant dans son habitude, adoptée plusieurs années auparavant, sans pause, sans respiration, une rafale éternelle peignant interminablement la terre, obstruant les oreilles de l’homme à tout autre sons, jusqu’à celui de la hache qui frappait et mordait la charpente non loin de lui. Continuer à lire … « Glaciale errance »

Monstrueuse panne

            Ivre de fatigue, éreinté par sa journée, Ignace se balançait d’avant en arrière, sans y porter attention, sur le bord du quai, attendant le prochain train indiqué dans quelques minutes. L’horloge digitale de la station souterraine annonçait une heure tardive, les voyageurs peu nombreux et épars lui paraissait aussi exténués que lui. À sa gauche, un groupe de trois jeunes hommes, à peine moins vieux que lui, qu’il supposait éméchés, se bousculait en riant. Ignace conservait un sourire béat et bête, ignorant les individus qui gênaient un vagabond cherchant le sommeil sur un banc. Le temps était long, mais il profitait de la lenteur du trafic pour rejouer sa journée dans sa tête, fermer les yeux pour profiter des courants d’air froid qui cajolait son visage ou observer avec soin le tunnel obscur et s’interroger sur les être qui pouvaient y vivre : rats, chauve-souris, êtres humains, insectes, il réfléchissait aux désagréments qui pourraient les faire fuir ou aux avantages qu’ils obtiendraient en ce lieu. Deux phares blancs trouèrent la noirceur du tube, le projetèrent hors de ses pensées et le wagon de tête glissa et s’arrêta à l’autre bout du quai. Ignace laissa passer une femme et un vieil homme, monta à la fin du train et s’installa dans un carré vide, à côté de la fenêtre, dans le sens contraire de la marche. Continuer à lire … « Monstrueuse panne »

L’Incident du Vaisseau

Le soleil de fin d’après-midi étendait ses rayons dorés sur la ville pleine d’activités, les étendaient jusqu’aux grandes baies vitrées du hangar, placées en haut des façades, les traversaient, touchant et éclairant une foule de robes aux imposants jupons, de costumes marines ou noirs, d’ombrelles de dentelles, de haut-de-forme de diverses tailles, de gants aux teintes pâles et de moustache brossés, cheveux cirés, crânes dégarnis, chignons, cheveux en cascades, étrange et insolite rassemblement dans ce lieu d’efforts et de sueurs. Agités, impatients et excités, hommes et femmes s’adressaient la parole, échangeaient mots et phrases dans des chuchotements, se métamorphosant en bourdonnement bruyant. Tout en discutant, le peuple de tissus se déplaçait entre des grues, lourdes et immenses, et de larges boîtes de bois et de métal, riait, s’extasiait sur les machines, enjambait des rails, pestait contre les engins. Du coin des yeux, ils guettaient, veillaient sur la petite estrade aux planches vernis. Quelque part, beaucoup plus bas dans le bâtiment, une horloge au ton grave, obscur, frappa trois heures, l’édifice entier secoué par les coups pesants. Continuer à lire … « L’Incident du Vaisseau »

Logique

            La salle demeura silencieuse. Seules quelques lattes du plancher craquèrent sous le poids qu’elles devaient supporter. Plus encore que le silence, l’immobilisme tyrannisait la pièce lambrissée. Le juge plissait les yeux, la bouche légèrement entrouvertes, l’avocat demeurait une main levée, muet d’étonnements, les jurés mêlaient visages de réflexion profonde et figures de surprise, tous les yeux fixés sur l’accusé, tous les regards dirigés vers l’homme qui y était assis, mains jointes, paupières baissées, gêné et intimidé par tant d’attention à son égard. Il se racla la gorge, cherchant à retrouver une certaine contenance et éveilla, par ce simple bruit, l’ensemble de l’assistance encore plongée dans une profonde stupéfaxion. L’avocat se tourna vers le juge, hésita, puis osa sa requête.
« Monsieur le Juge… pourrions-nous… Pourrions-nous reprendre les questions ? Reprendre les questions depuis le début, j’entends ? Que nous puissions tous avancer au même rythme et avoir une meilleure compréhension de cette affaire ? » Continuer à lire … « Logique »

Surtensions

« Respire. Doucement, respire. Respire. »
Les yeux grands écarquillés, immobile, il fixe de ce regard sans vie, sans conscience un nœud dans le bois du parquet, genoux repliés contre sa poitrine, enserrés dans ces bras. La bouche entrouverte, ses lèvres remuent rapidement, soufflant vite les mots d’une voix sourde, sans écouter ses propres paroles. Un frisson le parcourt, son corps tremble, ébranlé en profondeur. Soudain, un cri, proche de celui d’un oiseau, mais beaucoup plus fort, plus effrayant, éraillé et menaçant, qui retentit puissamment dans le ciel. Et l’immeuble est secoué, le plafond se fissurant ; quelques morceaux s’en détachent et chutent. Aussitôt, il resserre encore ses jambes et rentrent la tête. Continuer à lire … « Surtensions »

Hors-la-Loi

            « Résumé et simplification de la nouvelle loi, surnommée Loi des Normes qui sera officielle dans trois heures. Toute personne ayant une relation plus qu’amical, c’est-à-dire, une relation amoureuse et/ou des relations charnelles avec une personne de même sexe sera condamné à mort. Il en sera de même pour le ou la partenaire de ladite personne. »

            Alors que la voix du chroniqueur allait poursuivre sur les diverses peines de morts, toutes cherchant à surpasser la douleur que pouvait procurer la précédente, Valentin éteignit la radio. Derrière lui, devant un sac-à-dos ouvert et à demi-rempli, Hadrien fixait l’objet qui venait de se taire, tétanisé.

            « Ne t’en fais pas, nous serons partis avant. » Continuer à lire … « Hors-la-Loi »