Rendez-vous

            Les flocons de neige se détachaient des dunes blanches, virevoltaient un instant dans le vent, souffle constant sur le paysage givré et rejoignaient les leurs plus loin, ou s’agrippaient aux jambes du pantalon de Quentin. Au-dessus de lui, les nuages couleur d’acier, fondaient les uns dans les autres, enfermant la plaine dans une étrange pénombre claire, qui donnait l’illusion d’une heure tardive alors que l’après-midi touchait à son apogée. Bras serrés contre sa poitrine, porté par l’air, se balançant insensiblement dans son hésitation, Quentin scrutait l’arbre esseulé et défeuillé, aux branches noueuses et griffues tendues vers le ciel, remuant vivement sur la rive, de l’autre côté du lac gelé. Sans consulter l’heure, il savait que son rendez-vous approchait de plus en plus et qu’à attendre, bêtement, déraisonnablement, le retard serait premier présent. Sur sa droite, à quelques centaines de mètres, un pont de pierre portant une route demeurait vide, comme le reste de l’espace blanc autour de lui. Rassuré par sa solitude, il posa un premier pied sur la glace et entama sa marche sur le lac. Continuer à lire … « Rendez-vous »

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Crépuscule

            Assis sur une vieille chaise en bois brut, s’appuyant de son bras gauche sur ses genoux, l’autre penchant mollement à ses côtés, il fixe l’horizon orangé, brûlé, rougeoyant. Dans son dos, le vent glisse le long de la dune, faisant rouler les grains distordus le long de la pente jusqu’aux pieds du meuble, jusqu’au bord du lac qui les emportera peut-être plus loin. Encastrée dans la terre sablonneuse, l’eau noire conserve le silence, s’éloigne, tranquille et douce, des rives, repoussée par la brise, vers les lointaines montagnes ébènes, qui déchirent le nord du paysage. Le soleil s’enfonce. Ses doigts se resserrent autour de la crosse du pistolet, la culasse reculée. Le cercle disparait, les derniers rayons s’étirent, vainement, et s’éteignent. En quelques minutes, une nuit ténébreuse s’est abattue sur l’espace désertique. Continuer à lire … « Crépuscule »

Monstrueuse panne

            Ivre de fatigue, éreinté par sa journée, Ignace se balançait d’avant en arrière, sans y porter attention, sur le bord du quai, attendant le prochain train indiqué dans quelques minutes. L’horloge digitale de la station souterraine annonçait une heure tardive, les voyageurs peu nombreux et épars lui paraissait aussi exténués que lui. À sa gauche, un groupe de trois jeunes hommes, à peine moins vieux que lui, qu’il supposait éméchés, se bousculait en riant. Ignace conservait un sourire béat et bête, ignorant les individus qui gênaient un vagabond cherchant le sommeil sur un banc. Le temps était long, mais il profitait de la lenteur du trafic pour rejouer sa journée dans sa tête, fermer les yeux pour profiter des courants d’air froid qui cajolait son visage ou observer avec soin le tunnel obscur et s’interroger sur les être qui pouvaient y vivre : rats, chauve-souris, êtres humains, insectes, il réfléchissait aux désagréments qui pourraient les faire fuir ou aux avantages qu’ils obtiendraient en ce lieu. Deux phares blancs trouèrent la noirceur du tube, le projetèrent hors de ses pensées et le wagon de tête glissa et s’arrêta à l’autre bout du quai. Ignace laissa passer une femme et un vieil homme, monta à la fin du train et s’installa dans un carré vide, à côté de la fenêtre, dans le sens contraire de la marche. Continuer à lire … « Monstrueuse panne »

Traversée

Il porta une main à son front et acheva par y apposer son poing. Il appuyait sur son crâne, cherchant à déverser sa douleur à l’extérieur de lui-même. Une mauvaise migraine travaillait sa tête depuis le matin-même, et il lui semblait qu’elle ne le rejetterait pas encore. Assis à son bureau, face à son ordinateur, en ce début d’après-midi gris, il fixait l’écran, ses mains écrasant ses tempes. La surface lumineuse l’irritait, les lignes de textes affichées l’exasperaient, il se sentait exténué mais ne voulait pas quitter son poste, ne souhaitait pas s’arrêter plus tôt. Enfin, il s’autorisa à fermer les yeux une seconde, juste une seconde, ce qu’il s’était abstenu de faire pr eur de craquer et partir. Ses paupières glissèrent, se touchèrent, et il plongea.

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Déraciné

            Au-dessus du château qui dominait la plaine marécageuse, le tonnerre éclata et le paysage ainsi que le bâtiment tremblèrent, effrayés par ce coup de fureur. Même Salvaric, debout sur le chemin de ronde, appuyé sur les créneaux, sursauta, déconcerté par la violence de la nature. Il leva la tête et observa le ciel gris, examina les nuages lourds et frissonna lorsque les premières rafales de vent s’écrasèrent contre l’épaisse muraille et le secouèrent. Un premier éclair déchira la couche nuageuse et descendit jusqu’à l’horizon. L’atmosphère, déjà belle et mélancolique, devint également froide, très froide. Continuer à lire … « Déraciné »

Communications (2)

            Nikola Blow, un petit tournevis en main, travaillait sur un interrupteur, la tête baissée, le haut du dos légèrement courbé, très concentré sur sa tâche. D’un battement de paupières, sa bulle se fissura, il sentit le poids du regard de Monsieur Noises qui lui était invisible. Il marqua une pause, cessant de tripoter la pièce de cuivre et de bois, fixa le néant puis osa relever la tête, la tourner à droite, confirmant sa sensation : l’ingénieur âgé l’observait intensément, le visage juste au-dessus de ses notes. Il paraissait être dans une profonde réflexion qui le concernait peut-être, cependant, n’étant pas dans l’esprit du vieil homme, ses suppositions demeuraient suspendues et il opta pour le silence, reprit le travail, n’entravant pas le fil des pensées qui se déroulait sous le front de son employeur. Le temps poursuivit ses lentes vacations et, cinq minutes, plus tard, surprenant Nikola Blow qui, incessamment, pivota sur son tabouret, Thomas Noises se releva, plutôt brutalement et avec bruits, et se dirigea fermement vers lui, en ayant récupéré la boîte de bois vernie qui protégeait l’audiographe et qui avait patienté sur le bureau de l’ingénieur une grande partie de la journée. Monsieur Blow attacha son regard sur le vieil homme, l’interrogeant, tandis qu’il déposait l’appareil à côté de son assistant, déployait sa machine et préparait un nouvel enregistrement. Continuer à lire … « Communications (2) »

Omniprésences

            Son pied se pose sur la lame de parquet, qui s’enfonce et craque. Une planche chute, entraînant de la terre et quelques brins d’herbes, disparaissant dans l’obscurité. Penché au-dessus du trou, les jambes peu assurées, il dirigea sa lampe-torche dans la trouée, examinant le salon poussiéreux et délaissé depuis de nombreuses années qui attendaient sous ses pieds. Dans la pénombre crée par le rayon lumineux, la cheminée fracassée ouvrait un tunnel sombre, effrayant de voracité. Il promena sa lumière, trouva la planche tombée qui gisait, découvrit quelques bouteilles cassées, abandon d’individus ayant erré dans cette demeure avant lui, remarqua un éclat à sa droite, ne parvint pas à en deviner l’origine et s’arrêta sur un débris en forme de tête de chien, à côté de la cheminée. Quittant sa contemplation céleste, il enjamba la perforation, s’appuyant d’une main sur le mur au papier peint déchiré, humide et s’avança dans le vieux couloir, hanté par les brises et jonché de mauvaises herbes et de pousses d’arbres. La demeure vivait de ses nombreux bruits involontaires. Continuer à lire … « Omniprésences »