Crise

            Enfoncé dans le canapé brun, la tête légèrement inclinée, plongé dans un épais livre, il se concentre sur les mots imprimés devant ses yeux, les sourcils froncés, la télévision, de l’autre côté de la pièce murmurant et bourdonnant sereinement à ses oreilles. Un léger sourire se dessine sur son visage, l’attention toujours porté sur l’ouvrage. Le calme étreint le salon avec chaleur.

            Sa main glisse le long de son crâne et achève sa course sur le haut de sa nuque où il se gratte, chassant une démangeaison gênante, alarmante. Un frisson le parcourt mais il fixe son regard sur la page, et lit, et relit, et scrute les lettres tracées, cherchant termes, phrases et sens. Il lit, et relit, plisse les yeux, abaisse encore ses sourcils, se donnant un visage renfrogné et limitant sa vision à l’encre noir colorant la page blanche. Mais, à sa gauche, flou, quelque chose bouge, s’agite vigoureusement. Il ferme les yeux, s’enferme, seul, un court instant, et revient à sa lecture. La chose s’ébroue, s’excite. Imprécise, indistincte, elle se meut dans le coin de son œil, folle, remue violemment, brutalement, pour attirer son attention. Il en a conscience, il veut l’éviter. Son regard fixe béatement la page. Il relit encore les sept mêmes mots. Continuer à lire … « Crise »

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Monstrueuse panne

            Ivre de fatigue, éreinté par sa journée, Ignace se balançait d’avant en arrière, sans y porter attention, sur le bord du quai, attendant le prochain train indiqué dans quelques minutes. L’horloge digitale de la station souterraine annonçait une heure tardive, les voyageurs peu nombreux et épars lui paraissait aussi exténués que lui. À sa gauche, un groupe de trois jeunes hommes, à peine moins vieux que lui, qu’il supposait éméchés, se bousculait en riant. Ignace conservait un sourire béat et bête, ignorant les individus qui gênaient un vagabond cherchant le sommeil sur un banc. Le temps était long, mais il profitait de la lenteur du trafic pour rejouer sa journée dans sa tête, fermer les yeux pour profiter des courants d’air froid qui cajolait son visage ou observer avec soin le tunnel obscur et s’interroger sur les être qui pouvaient y vivre : rats, chauve-souris, êtres humains, insectes, il réfléchissait aux désagréments qui pourraient les faire fuir ou aux avantages qu’ils obtiendraient en ce lieu. Deux phares blancs trouèrent la noirceur du tube, le projetèrent hors de ses pensées et le wagon de tête glissa et s’arrêta à l’autre bout du quai. Ignace laissa passer une femme et un vieil homme, monta à la fin du train et s’installa dans un carré vide, à côté de la fenêtre, dans le sens contraire de la marche. Continuer à lire … « Monstrueuse panne »

Pétrole brut

            « Écoutez. Pétrole. Soyez attentif, concentrez-vous. Pé-trole. N’est-ce pas magnifique ? N’est-ce pas sublime ? Ce mot est une véritable symphonie pour l’oreille, un pur instant de jouissance artistique quand il traverse cet organe en faisant vibrer nos tympans ! Et avez-vous conscience de la puissance représentative de ce terme ? Fermez les yeux, détendez-vous et écoutez. Pétrole. Avez-vous vu ? Avez-vous ressenti ? Après un silence, il y a cette explosion, cette seizième lettre de l’alphabet, ce « P » qui jaillit des lèvres, accentué par ce « E » à l’accent aigu et le « T » que l’on pressent déjà, tout cela surgit, bondit, éclate dans l’atmosphère en s’échappant de la bouche. Et déjà, cette syllabe prononcée, apparaît devant nos yeux les immenses pompes à pétrole perdues dans le désert brûlant, qui s’inclinent et se relèvent, avec de délicats gestes, dans un mouvement serein et perpétuel, leurs roues arrières poursuivant leurs infinis rotations, encore et encore, dans le cliquetis et les chuintements que provoque cette somptueuse machine qui remonte des profondeurs minérales le pétrole ! Et le mot, à nouveau, jaillit, tel l’or noir jaillissant du trou où l’homme le puise ! Pétrole, pompe, les deux mots s’appellent, se demandent, se réclament ! Et la suite, cette suite merveilleuse ! Suivant la fontaine, suivant le jaillissement, c’est le ronronnement des machines qui nous taquine l’oreille grâce à ce « tr ». « Tr ». « Trrrrrr ». Mais il s’achève presque aussi vite pour laisser libre la scène de l’ouïe à ces trois dernières lettres qui esquissent devant nous le son apaisant de l’eau qui coule, ces gargouillis si connus, si reposant, si rafraîchissant, tout en nous indiquant clairement qu’il ne s’agit pas d’eau mais bien d’un liquide plus visqueux, plus gluant, plus noir, l’ « ole », l’ « oil », le pétrole.
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Suggestions V2

            « Prenez votre verre. »

            J’entends. Je capte l’information. Un instant, je demeure immuable, au fond de mon siège, dos plaqué au dossier, tête droite et nuque raide, les yeux légèrement baissé, le regard figé sur un nœud du bois, flou, égaré. Les mots grimpent, escaladent mes synapses, cherchent à retrouver un sens mais se perdent, un temps, sous ce crâne vide et hagard. Et puis, soudain, je comprends. Quelqu’un m’ordonne de m’emparer d’un verre. Mais pas de n’importe quel verre, pas d’un verre quelconque. Votre verre. Mon verre. Un verre qui a été servi à mon attention. Mon regard reprend vie, coule le long des planches de la table, remonte et s’arrête sur le verre d’eau, placé en haut à droite, dans le coin du meuble, tout proche des extrémités, tout proche du vide, tout proche du déséquilibre, de la chute. Au haut, sur le rebord de verre, une trace de lèvres, légères, presque effacés. Il est à moitié plein. Ou à moitié vide. Plutôt à moitié vide. Et, moi, ici, assis, maintenant, je dois le prendre. Je dois, de mes doigts, saisir ce verre. Continuer à lire … « Suggestions V2 »