Confinement 024 : Flower Tower

De grosses gouttes éclatent sur la chaussée. Dans le ciel plombé, des nuages acier ou effilés se superposent et circulent rapidement. Une dépression entraîne route et trottoir à s’abaisser devant le tablier noir d’un pont ferroviaire, soudain devenu abri sur une vingtaine de mètres. Sorti du tunnel, la pluie s’est régulé, une bruine tombe en continu d’un plafond parcouru de fissures blanchâtres. Première à droite, puis à gauche. Créant une faille dans l’architecture moderne, un haut portail aux tiges resserrées introduit sur un jardin caché.
Le sable humide, l’allée s’avance en surplomb d’un parc carré, délimité par des résidences aux dénivelés chaotiques. Le temps sombre accentue les couleurs obscures des épais arbustes sphériques qui couvrent la pelouse, détournent les sentiers, dissimulent les soubassements des logements. Une rampe, lames scintillante d’eau, dépose au centre du jardin. À droite, une muraille de pierres pâles retient l’esplanade d’entrée, s’annonce être un reste de l’enceinte de Thiers. Parmi les édifices, une tour tire la végétation à elle, s’en drape, la fait rejaillir sur chaque balcon dans de lourds pots blanc. Flower Tower.

Confinement 023 : Passy

Depuis la terrasse, les gigantesques immeubles cubiques s’imposent. Leurs rez-de-chaussée, successions de parois de verre, maintiennent l’entièreté du bâtiment, projetant les regards sur la colline abrupt qui chute, sur la Seine qui remue au bord des toits et sur la Tour Eiffel qui s’épanouit, se détachant du ciel nuageux. Entre eux, un escalier s’effondre devant les pieds et débouche au centre d’un square dénivelé. Tout au long, les balustrades retiennent genévriers, thuyas et cyprès qui recouvrent la colline et s’épandent dans le jardin, habillant les talus et délimitant les chemins. Au centre, un kiosque se décuple en une allée de pergolas sur lesquelles s’entortillent des jeunes vignes aux subtils ton vert traversés de jaune. De la glycine ponctue le parc et s’éparpille aux murs. Contemplé d’en dessous, s’érigeant puissamment, l’architecture angulaire des résidences domine et amenuise structures, nature et flâneurs. Aucun effort visible, les édifices émergent de la pente, verticaux, vertigineux, escaladés de confrères rocheux qui se dressent par dessus, plus haut encore. Des terrasses et des balcons, arbustes et épicéas saillent et piquent la perfection des lignes élevées. La vision des géants s’estompant, le panorama sur la Ville Lumière accapare à nouveau les yeux, paré de deux bâtisses dans le même style géométrique.
Un détour entre des colosses décorés de briques conduit au bas d’un escalier étriqué, une cascade de marche ayant asséché une source puis, square inversement parcouru, un passage pavé remonte avec paresse la pente. Les rues s’écoulent et parviennent au fleuve. Proche, le métro aérien perce l’alignement minéral, reçu par deux larges tourelles, entrée monumentale dans le quartier. Les enjambées s’engouffrent dans la béance, la rue, protégée par le tablier rivetée, s’imbrique au milieu des riches logements, la station insérée au-dessus d’elle. Une délicate pénombre colore sol et murs. Les lieux s’assoupissent ceint du passages réguliers des rames. Les fenêtres des étages donnent à rêver, aux côtés des rails, de rêvasseries hivernales contre les vitres pendant que les trains défilent. Annonciatrice, porte principale du faubourg, l’enclave charme à y demeurer jour après jour.

Confinement 019 : Villas

Un angle, fixé par le regard, cachent derrière son épaisseur blanche, rouge ou jaune un horizon, encore un instant, quelques enjambées, inconnu à nos pas,. En arrière-plan, faisant face, un panneau à fond bleu marine et bordure vert pur exprime en lettres blanches le nom du lieu. À son pied, les grands boulevards, les larges rues se taisent ; une barrière d’éther absorbe tous les bruits urbains quotidiens. D’une extrémité, la vue esquisse un passage étroit, pavé, trottoirs étroits ou inexistants, maisons mitoyennes, individuels, à un ou deux étages. Partout, des plantes, des fleurs qui tombent de leurs jardinières, des arbres en pot de la taille d’un homme , des buissons taillés, parfois les couleurs d’oranges ou de poivrons, les senteurs d’aromates. La ville s’est évaporée. De sa brume, un village s’extirpe, la campagne transparaît derrière les habitations.
Les oiseaux qui pépient, les sons retenus, le calme, l’absence de passants, l’atmosphère figée amènent hésitations et questionnements. Régulièrement, des grilles barrent l’accès, des affichages aux messages écaillées, aux papiers sous-verre aux côtés de portails ouverts informent des horaires publics. À l’entrée de cette impasse, absence totale de ces défenses : le lieu s’offre à tous. Pourtant, les doutes résonnent dans la tête, les pas incertains s’accompagnent d’adrénalines, les pensées s’interrogent sur la légitimité de la présence. Un guide, la curiosité ou l’attrait de l’air dirige la visite dans cette ruelle. Le pavage inégale accroche la pointe de la chaussure, le marcheur trébuche, trouve sa stabilité et un sourire éclate sur ses lèvres. En un instant, toutes émotions est remplacées par une quiétude joyeuse.
Derrière une clôture impassible se dresse une glycine, un épicéa ou un marronnier. Certaines fois, une vigne ancienne tord et plie des barreaux de toute la force de son tronc. Plus loin, un chat blanc, noir ou rayés se tient sur une marche ou se précipite entre deux jardinets. À droite, une demeure d’architecte se reconnaît à son vitrail translucide s’étageant sur la façade, à ses fenêtres tout en longueur. D’autres résidences se parent de couleurs intenses, de colombages, de meulières, de perrons timorés, s’embellissent dans leurs modesties. Certains logis se copient et la reproduction s’alignent quatre fois. De doux rayons de soleil enluminent la voie, étirent des ombres pâles et le vent, quittant ses hauts couloirs, s’éparpille en brises.
Parvenu à l’impasse, le volte-face s’impose. À nouveau, le rythme se ralentit pour ne pas s’échapper prestement. Mais une centaine de mètres se parcourt rapidement. Relâché dans la rue, d’autres villas, d’autres cités patientent, hameaux qui jalonnent la capitale, passages secrets qui emmènent en voyage.

Confinement 011 : Auvers-sur-Oise

Le soleil irradie, lourd, brûlant, impérieux dans les plaines immenses du ciel, écrasant de sa chaleur la terre endormie. Jambes raidies, muscles tendus, la lisière de la forêt demeure à l’orée du sol retournée, brun foncé accentué par les feuillages décolorés tandis que les pas suivent les sillons parallèles et rosâtres des machines agricoles. Brusquement, le chemin cognent contre le macadam qui déploie sa bande noire en négligeables courbes, s’estompant sur la gauche dans un taillis.
Pendant cinq longues minutes, la piste jouxte l’asphalte pour joindre une intersection composée d’asphalte et de gravier, trois routes de campagne à angles droits, la quatrième de poussière qui, placide, escaladent la perspective. Engoncé dans les creux travaillés en rigole par la pluie, la tête observent les pieds des épis, les rares herbes qui étirent leurs bras crénelés au bas des tiges sèches, les touches de bleuets, de coquelicots, de pâquerettes, le vernis étincelant d’une libellule, présence étrange. La peau humide, à mi- parcours, la pente conserve son faux-plat mais tardivement, donne ses forces. Le sentier s’arrondit, le regard perce et les champs déferlent.
Point culminant, le paysage découle de cette colline jusqu’aux horizons. Une moissonneuse vrombit, plus à l’Ouest qu’au Nord, cliquètements de rouleau et crachats de grain, s’éventant dans un nuage brunâtre. Clairsemés, des pylônes piquent l’espace. Des volutes d’arbres et de buissons s’entortillent sur les coteaux. Partout, les blés règnent, frémissant d’éphémères brises, tressaillant des vagues d’ombres qui les agitent. Une mer mordorée qui se meut, sous l’ardeur du soleil, contre l’intensité de l’azur. Une pure exultation du jaune et du bleu.

Confinement 009 : Amboise

Où que s’égare le regard, les yeux s’échappent sur les nébuleuses enroulés tapissant l’azur. Bien que planté d’un humble jardin à la française, d’abord plain-pied, qui s’étagent sur des escarpements sombres pour soudainement être tronqué, le plateau, ample, se déploie sans aspérité, conférant une poussée intense au château qui s’agrippent à l’angle Nord. Toits aigus, une unique tour, fine et élancée, trois arcades couvertes et un mince corps de logis formant un L composent la demeure royale, dont la façade à pignon s’écartent en un cadre ouvragé couronnant une porte en bois rouge entrouverte. À l’intérieur, d’élégantes colonnes torsadées soutiennent des plafonds voûtés qui dégouttent en cheminées sculptées et en fenêtres arquées, édifient des salles sobre et magnifiques, aux carrelages blancs et bleus, de rares meubles boisés masquant par endroit la pureté des pierres et des briques qui s’entrelacent.
Cinq marches élevées, enferrées entre deux murs épais, mènent à un balcon filant, suspendu sous la forteresse. Profitant de cette position, la résidence monarchique impose son parallélépipède ombragée et une seconde tour massive, étalant leurs fastes Renaissance par leurs ouvertures à meneaux accentuées de pourtours aux dessins gothique. D’un saut d’une centaine de mètres, en-dessous, la ville se tortille, fracturée de stries obscures ; derrière, la Loire engourdie se coule sous un pont à rampes. Remonté sur le socle rocheux, en tournant autour des extérieurs, un parapet découvre une vue sur la dalle étriquée sillonnée plus tôt : arrimée à la paroi, rattachée au château, elle est curieusement immobile sur l’aplomb du vide.
Derrière, deux parterres de gazon exhale leurs fraîcheurs devant une facette inconnue du château. Voisins, des arbres abritent des sentiers de gravillon et, encore à côté, une haie dense clôt ce fragment du jardin. Valsant, les buissons reculent et encerclent un buste de Léonard de Vinci, reprennent ensuite leurs danses et cessent, leurs ramures virevoltantes par dessus la pelouse intense. En biais, la chapelle gothique, menue, impressionne par un échafaud de pinacles et de piques flamboyants. Plus éloigné, le sommet béant d’une grosse tour s’élance en une spirale de rampes superposées, étayée de corbeaux, ciselés en créatures fantastiques et figures apeurés qui cadencent de leurs grimaces la route en déclin. Le long des pavés, pas trace des carrosses qui ont tourbillonné dans cette singulière architecture. Et quand, à nouveau l’extérieur remporte les lieux, le château s’est dissipé…

Confinement 008 : Impressionnistes

Neuf heures n’a pas encore sonné, le soleil chatoie avec réserve dans un ciel tiraillé de filet de nuages gris. Un bref arrêt, le train est reparti et je suis les quelques passagers échappés du wagon, tête levée pour lire les panneaux fléchées et trouver les portes de la gare, les jambes hésitantes et s’emmêlant. Défilement terminé, le sol cendré et lisse reflue contre les portes vitrées qui ouvrent leur panorama sur une place pavée. Le balade débute.
Virage délicat à droite, la ville ensommeillée étend sous mes regards ses rues arborées, ses jardins emmurées, ses villas et pavillons étirées, ses pépiements d’oiseaux rarement interrompus par une voiture s’avançant au pas sur la route exiguë. Côte descendante, demie-tour, passage sous un pont autoroutier, côte ascendante, de nouvelles rues étriquées, charmantes, leurs tracés définis par des marronniers aux racines couvertes de leurs feuilles ocre , une succession de haies de lauriers et de buissons fleuries qui soustraient les résidences aux yeux curieux puis, la végétation se retire, les maisons se rapprochent jusqu’à dissoudre tout distance et fondre les unes dans les autres, le bitume se rétracte, dorénavant les pavés occupent le sol, le trottoir fusionnant avec la route. Le centre historique se montre, pose, se contorsionne et se distord le long de l’artère, orientant ses bâtisses sous l’angle le plus saillant, leurs minéraux jaunis des rayons matinaux. Fièrement, Carrière-sur-Seine exhibe son nom.
Sur la gauche, un escalier maigre tombe en marche abrupt et rejoint un modeste parc, dominé par les demeures hautes et les roches saignées. Avant cette course, une large pancarte dissimulé, pourtour blanc cerné de deux tubes vert sapin, expose une reproduction de Vlaminck, tableau peint à cet emplacement plusieurs dizaines d’années auparavant. Avec du recul, la comparaison illusionne : les insignifiants détails qui se sont métamorphosé ne modifie rien aux lieux, l’intersection a été peinte hier, ou construite sur ce modèle avant-hier. Encore une demie-seconde de contemplation et au bas des escaliers, après un œil vers les hauteurs, la Seine se détend paisiblement.
Poursuivant le cours d’eau, le parcours s’allonge dans la langueur, d’abord en sable bordé de jeunes saules puis en asphalte, débordé d’arbres vigoureux disposant régulièrement d’entrevues avec le fleuve. L’onde scintille, lente, les bleus célestes se mélangent des verts délicats des bois sauvages qui revêtent les berges, les teintes se répandent et réfléchissent dans les flots, qui s’écoulent, apaisés. Les impressionnistes, leurs joies, leurs plaisirs, leurs inspirations exsudent de chaque couleur, chaque forme, chaque image dont s’empare les yeux. De nombreux affichages constellent le trajet d’œuvres connues ou inédites. Près d’un muret, sur la rive, un Monet est représenté ; une scène de canotage, un siècle plus tard. L’air est doux, le soleil en déclin, la végétation chuchote, l’eau susurre. Une atmosphère quiète.

Confinement 007 : Le Moulin

Ralenti, la voiture s’avance dans le parking bondé, des véhicules, capot ou coffre dirigé à l’avant, rangés les uns à côté des autres. Le panneau lumineux, devant l’entrée, indiquait la présence de places ; pour l’instant, toutes sont prises. À l’extrémité, insuccès, cent quatre-vingt degrés et, dans la nouvelle allée, les regards cherchent un vide. Dans les dernières lignes blanches, un creux se dévoilera caché par une automobile ; la voiture s’y gare, le moteur s’éteint.
La portière arrière claque, la pupille se dilate. À intervalles réguliers, des arbres plantés et façonnés construisent de leurs branches nouées à des fils, un plafond de feuilles qui recouvrent l’entièreté du parking. Obligé, le soleil traverse les feuillages devenus translucides et propage une lumière verte cristalline. Captée d’abord au travers de la vitre, toute sa puissance tranquille et sa beauté calme se révèle, maintenant, s’admire, sous ses frondaisons.
D’un pas d’enfant, le chemin est rebroussé, défilant entre une haie de voitures, pour franchir un muret de pierres plates figées dans le béton et pénétrer sur un rectangle d’herbes livides couchées par l’air chaud, délimité par des arbres libres. Au centre, la terre bombée soutient un bâtiment circulaire de roches jaune, sans porte ni fenêtre, des personnes éparpillés aux alentours, comme des cyprès, un sentier encerclant l’édifice, se faufilant entre les individus et s’atténuant jusqu’à nos pieds. Une fois approché, un panonceau fixée dans un plot de grès beige introduit la lourde construction en moulin. Sans ailes, perdus à travers le temps, une tour minérale dépouillée qui patiente.
Dos tourné au moulin, la promenade débute, presque aussitôt étouffante dans l’atmosphère d’été, le macadam dégorgeant sa chaleur, les automobiles expulsant leurs gaz brûlant à côté des trottoirs vertigineux. En cinq minutes, après une traversée, la chaussée s’éloigne, le quartier s’offre aux piétons, imbrications de ruelles, de passages et de cours pavés de larges dalles rougeâtres, découpés par des triangles d’ombres, de temps à autres engloutis par la pénombre, des carrés, des reflets, des éclats de soleil émaillant les lieux. Les boutiques, de chaque côté, s’alignent et exposent des étalages en bois garni de poteries en terre cuites, de cigales peintes, de sachets de lavandes et d’herbes de Provence, de salières et de poivrières, de babioles scintillantes. La foule indolente se croise, bruisse d’une voix nonchalante, coule entre les murs paisiblement. Par moment, la mer apparaît, barré par le quai mais une arche découvre un nouveau secteur ombragé et la délaisse entre deux angles droits.

L’après-midi a versé dans la nuit. Quittée, derrière, sur la droite, la ville pulse. Sur la gauche, le moulin se dresse, doré. Les jambes tirent. Le parking est obscur. La lumière, inouïe, s’est éteinte.

Confinement 006 : Paris Géométrie

Les enjambées sont longues, les pieds passant l’un devant l’autre rapidement pour descendre la large rue, droite, emmurée par ces hauts immeubles haussmanniens. Ciselées au niveau des rez-de chaussées, les lignes qui rayonnent autour des fenêtres, qui enserrent les portes dans de multiples cadres en relief, suivent la pente et mes pas. Plus haut, les balustrades dégringolent, escaliers abrupts. Voisins, chacun délimitent son domaine d’un rejet surélevé pinçant les toits de zinc gris-bleus pour maintenir leurs tombés abrupts sans qu’ils ne se précipitent. Les façades exposent leurs rectitudes, certaines lisses, dénudées, étalent leurs aplats de tonalités blanc cassé ; d’autres escaladés de piliers, de motifs, de bas-reliefs et de statues, étirent leurs ferronneries ou suspendent des balcons. Exceptionnellement, des colonnes de fenêtres sont expulsés, bow-windows de fer, de pierres, de verres. Brutalement, des parois aveugles s’exhibent : un mur de meulières veinées de briques grenat construit un arceau de quatre côtés, caractéristique, cette habituation tendre.
Sur les boulevard et les avenues qui s’allongent, dans les rues qui se prolongent, les yeux heurtent et cognent, le regard s’accroche aux portails, vitres, consoles, cariatides, atlantes, motifs de faunes et de flores, rambardes, terrasses, toits, cheminées qui se gravissent, se haussent, se surélèvent entraînant la tête, minuscule, vers ses supérieurs. Pierres taillés et briques, les immeubles s’échangent par dessus les cimes des platanes. Au bas, droites, diagonales, parallélismes, perpendiculaires, croix, courbes, spirales, cercles, rayonnements, aspirés par les édifices faces à faces, tous interminables, tissent une ville grande ouverte, indiscernable, insaisissable. Trouble de la géométrie parisienne.

Confinement 005 : Étretat

Deux imposants bras s’inclinent et se joignent afin qu’entre eux la ville incolore glisse, se désagrège en galet anthracite et sombre dans l’eau saline. Partout, les maisons s’étayent de leurs poutres pour ne pas chuter, leurs colombages élevés comme des mâts et des pilotis. Lorsque abruptement, les pavillons se paralysent, paroi rigide et lisse, la plage granuleuse incurvée en un mince croissant qui enterre des barques achève la terre et la mer grise envahit la surface, cognant, éteinte, les falaises taillées de ridules verticales qui forment front.
Au-dessus du calcaire blanchâtre, le vert vivant s’étend en un vaste océan ondulé de monticules qui s’accroche illogiquement à la pierre. Ni arbres, ni buissons, aucune élévation, l’horizontal et les rafales règnent l’un avec l’autre. Les aplombs s’arquent et se cambrent, traçant la limite de ses sommets avec assurance, précision, évidence ; au bas, les criques, les grèves, les fondations des grottes et l’écume combattent l’espace abandonné des murs de craies.
Un moment caché, la pointe jaillit, perçant les flots gonflés et le ciel ombrageux. Cerclée de rayure, imposante, épaisse de la base à son sommet, l’aiguille, pourtant, transparaît de délicatesse ; sa pointe se déforme en un colimaçon non sculpté. Voisin, un lourd pied s’érige puis s’écroule pour créer une arche et se fondre avec l’incommensurable falaise.
Étretat

Confinement 004 : Campagne

Au sommet d’une colline, étendue de champs, la vision de son flanc qui se courbe jusqu’à toucher un bosquet d’arbres. Le vert domine, ses teintes tendres pour l’herbe, plus profond pour les frondaisons, les buissons avec des touches luisantes. Les feuillages papillonnent, les bois grincent ; au sommet du mât blanc, le drapeau tricolore s’agitent et claquent. La marche est lente, retenue. Déséquilibrée, aussi, devant ce rythme inusité. Les croix blanches inondent la pente, perçant la verdure, ordonnancées à la perfection, lignes, colonnes, diagonales, espacements entre deux stèles, droitures des allées qui séparent deux fois trois divisions. Rarement, une dalle gravée d’une lune ou d’une étoile brise l’exacte reproduction. À la croisée entre l’allée centrale et la première horizontale, deux arbres aux troncs lisses et aux branches tordus, de petites feuilles à leurs extrémités, gardent un monument noir, la Patrie pleurant ses morts.
Un cimetière semblable à tant d’autres dans la région, modeste, mais qui déploient une centaine de tombes, a minima. D’une plaque à l’autre, les noms s’enchaînent. Ils sont lus avec l’idée qu’ils pourront offrir une vue sur la vie de celui présent sous ses terres, mais l’imagination est vide. D’une travée à l’autre, les dates se répètent. Les soustractions dévoilent des fleurs écloses. À être redondant, les mots et les chiffres perdent sens. L’absurdité suinte. Un battement de paupière l’assèche.
Les lieux sont splendides, la nature et l’aménagement humain magnifiés par la dorure du soleil. Le souffle frais, les chants de la végétation, la musique des oiseaux enveloppe la colline dans l’intemporalité.
Les cimetières m’ont toujours apaisés.