Cercles

            Ses yeux s’ouvrent.

            Immobile dans son lit, dans la pénombre cendrée de la chambre divisée par deux rayons plus pâles, Julien fixait aveuglément le plafond grisâtre, encore mal éveillé, à demi-conscient. Dans ses oreilles, vibrait, très lointaine, incertaine et fantomatique, l’irritante alarme du réveil. Il se retourna, froissant ses draps qui frémirent avec délicatesse, et tendit son bras vers l’appareil silencieux, le pivota et découvrit l’heure tardive qu’affichait l’écran, insensible. En un instant, il se dressa dans son lit, rejeta la couverture au pied du meuble et se jeta au bas du matelas. L’homme, à demi-vêtu, enfonça ses pieds dans les vêtements qui sommeillaient sur le parquet, nonchalant, à l’endroit où il les avait quittés et délaissés la veille au soir, s’y emmêla et trébucha, chutant contre la vitre. Une demie minute d’ambiguïté, de perte, une légère douleur lorsqu’il se cogna contre le verre froid, puis il se reprit, ouvrit la fenêtre, repoussa les volets et eut la vision d’un ciel lourd, plombé, déversant une pluie fine et constante. Aucun nuage n’était visible, fondu les uns dans les autres, annonçant une journée humide. Continuer à lire … « Cercles »

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Crise

            Enfoncé dans le canapé brun, la tête légèrement inclinée, plongé dans un épais livre, il se concentre sur les mots imprimés devant ses yeux, les sourcils froncés, la télévision, de l’autre côté de la pièce murmurant et bourdonnant sereinement à ses oreilles. Un léger sourire se dessine sur son visage, l’attention toujours porté sur l’ouvrage. Le calme étreint le salon avec chaleur.

            Sa main glisse le long de son crâne et achève sa course sur le haut de sa nuque où il se gratte, chassant une démangeaison gênante, alarmante. Un frisson le parcourt mais il fixe son regard sur la page, et lit, et relit, et scrute les lettres tracées, cherchant termes, phrases et sens. Il lit, et relit, plisse les yeux, abaisse encore ses sourcils, se donnant un visage renfrogné et limitant sa vision à l’encre noir colorant la page blanche. Mais, à sa gauche, flou, quelque chose bouge, s’agite vigoureusement. Il ferme les yeux, s’enferme, seul, un court instant, et revient à sa lecture. La chose s’ébroue, s’excite. Imprécise, indistincte, elle se meut dans le coin de son œil, folle, remue violemment, brutalement, pour attirer son attention. Il en a conscience, il veut l’éviter. Son regard fixe béatement la page. Il relit encore les sept mêmes mots. Continuer à lire … « Crise »

Perversion

            La sonnerie du réveil retentit et s’arrête aussitôt, stoppé par une main vive qui s’empresse d’appuyer sur le bouton. Un sourire, Johan s’étire dans son lit, étendant ses bras aussi loin qui lui est possible, profite de ces quelques instants, puis soulève et jette la couverture au bas du matelas, se lève et quitte la chambre pour la salle d’eau. Il allume la radio, entre dans la douche, commence sa toilette au même moment où les enceintes déversent une nouvelle musique. Propre et habillé, il avance jusque dans la cuisine, reconnait les premières notes d’ « Uptown Girl », chantonne tout en préparant un bol de céréales, un jus d’orange et danse jusqu’à sa table, y apportant également du pain de la veille, du beurre et deux pots de confitures. Joyeux, Johan plonge sa cuillère, la porte à sa bouche et regarde le ciel gris qui couvre la ville, se meut sur sa chaise au rythme du refrain qui, soudain, se coupe. Il a un moment de perte. Et son regard le croise. Assis, face à lui.

            « Non, pas ce matin, pas aujourd’hui. » Continuer à lire … « Perversion »

Logique

            La salle demeura silencieuse. Seules quelques lattes du plancher craquèrent sous le poids qu’elles devaient supporter. Plus encore que le silence, l’immobilisme tyrannisait la pièce lambrissée. Le juge plissait les yeux, la bouche légèrement entrouvertes, l’avocat demeurait une main levée, muet d’étonnements, les jurés mêlaient visages de réflexion profonde et figures de surprise, tous les yeux fixés sur l’accusé, tous les regards dirigés vers l’homme qui y était assis, mains jointes, paupières baissées, gêné et intimidé par tant d’attention à son égard. Il se racla la gorge, cherchant à retrouver une certaine contenance et éveilla, par ce simple bruit, l’ensemble de l’assistance encore plongée dans une profonde stupéfaxion. L’avocat se tourna vers le juge, hésita, puis osa sa requête.
« Monsieur le Juge… pourrions-nous… Pourrions-nous reprendre les questions ? Reprendre les questions depuis le début, j’entends ? Que nous puissions tous avancer au même rythme et avoir une meilleure compréhension de cette affaire ? » Continuer à lire … « Logique »

Dernière soirée

            Le verre glacé porté à ses lèvres, il le dépose sur le comptoir. IL glisse entre doigts, lui échappe et chute de quelques centimètres, l’éclaboussant ainsi que le comptoir. Il s’essuie distraitement, passe rapidement la serviette sur le vernis et se tourne vers la salle, toujours assis sur le haut tabouret, dos à son verre, placé à côté du dessous, le regard vide, distrait et absorbé dans ses pensées. Le lieu est bruyant, la musique électronique, dégoulinant des enceintes, résonne et vibre, faisant trembler les murs et pulser le sol. Il se dresse et jette un œil vers le fond de la grande pièce sur les platine et l’homme qui brille derrière, s’interrogeant sur l’éventualité de baisser le son, peut-être de le couper. Aussitôt, la musique change, devient plus rythmé, encore plus puissante et sur la piste de danse, la foule se met à sauter sur place, irrégulièrement. Un nouveau jeu de lumière démarre, accompagnant harmonieusement le morceau de flash, d’éclairs et de lasers, coloriant la salle de bleu, de rose, de vert, de jaune, de rouge ou de violet, les gens prenant la même teinte. Il soupire, se retourne et croise le regard du barman qui s’empare du contenant pour le placer sur le dessous de verre avant de servir un autre client. Il boit une nouvelle gorgée, sort son portable et regarde l’heure. Continuer à lire … « Dernière soirée »

Suggestions V1

« Prenez votre verre. »

Mon regard s’échappe, flotte un instant et se pose sur l’homme qui m’a ordonné, fixement. Mon oreille englobe le son, l’ingère, mon cerveau capte, cherche, se perd, reprend, comprend. Cet homme me commande de m’emparer d’un verre. Pas n’importe quel verre. Ce verre, dans l’angle de la table, à moitié plein. Ou à moitié vide. Dans lequel j’ai trempé mes lèvres. Je dois le saisir. Mais, pourquoi ? Est-ce que j’ai soif ? Je me racle la gorge, salive un peu. Parfaitement hydratée, pas le moindre désir de prendre ce verre. Alors, pourquoi ? Parce qu’il me l’a demandé. Il me l’a ordonné. Donc, avec toute la logique qui doit être exécuté, je dois prendre ce verre. Continuer à lire … « Suggestions V1 »

Loi économique

            « Nous ne pouvons plus poursuivre ainsi. »

            L’homme, tapotant compulsivement ses lèvres de son index, marque une pausa, respire et reprend.

            « Nous devons agir. Ces grèves répétées, ces personnes fainéantes, ces demandes incessantes, nous ne pouvons plus accepter cela. Même, au-delà, nous ne pouvons plus autoriser cela. Non seulement, nous perdons constamment face à cette populace, du fait d’obligations de fanatiques, mais nous perdons également sur le plan économique. Et, il s’agit d’une situation insupportable, une situation cauchemardesque et une situation inadmissible. Elle se doit d’être interdite ! » Continuer à lire … « Loi économique »