Communications (2)

            Nikola Blow, un petit tournevis en main, travaillait sur un interrupteur, la tête baissée, le haut du dos légèrement courbé, très concentré sur sa tâche. D’un battement de paupières, sa bulle se fissura, il sentit le poids du regard de Monsieur Noises qui lui était invisible. Il marqua une pause, cessant de tripoter la pièce de cuivre et de bois, fixa le néant puis osa relever la tête, la tourner à droite, confirmant sa sensation : l’ingénieur âgé l’observait intensément, le visage juste au-dessus de ses notes. Il paraissait être dans une profonde réflexion qui le concernait peut-être, cependant, n’étant pas dans l’esprit du vieil homme, ses suppositions demeuraient suspendues et il opta pour le silence, reprit le travail, n’entravant pas le fil des pensées qui se déroulait sous le front de son employeur. Le temps poursuivit ses lentes vacations et, cinq minutes, plus tard, surprenant Nikola Blow qui, incessamment, pivota sur son tabouret, Thomas Noises se releva, plutôt brutalement et avec bruits, et se dirigea fermement vers lui, en ayant récupéré la boîte de bois vernie qui protégeait l’audiographe et qui avait patienté sur le bureau de l’ingénieur une grande partie de la journée. Monsieur Blow attacha son regard sur le vieil homme, l’interrogeant, tandis qu’il déposait l’appareil à côté de son assistant, déployait sa machine et préparait un nouvel enregistrement. Continuer à lire … « Communications (2) »

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Croquis N4

            Assise sur une belle chaise de fer forgé aux arabesques végétaux, le bas de sa robe flottant légèrement, portée au gré du vent, elle porta sa tasse de thé opaque à ses lèvres, et un regard dédaigneux sur les jardins tout en courbes qui s’étendaient voluptueusement, sous la terrasse. Un sourire malicieux apparu ; d’une main, elle le cacha derrière une serviette de tissu blanc, jouant à s’essuyer. Continuer à lire … « Croquis N4 »

L’Incident du Vaisseau

Le soleil de fin d’après-midi étendait ses rayons dorés sur la ville pleine d’activités, les étendaient jusqu’aux grandes baies vitrées du hangar, placées en haut des façades, les traversaient, touchant et éclairant une foule de robes aux imposants jupons, de costumes marines ou noirs, d’ombrelles de dentelles, de haut-de-forme de diverses tailles, de gants aux teintes pâles et de moustache brossés, cheveux cirés, crânes dégarnis, chignons, cheveux en cascades, étrange et insolite rassemblement dans ce lieu d’efforts et de sueurs. Agités, impatients et excités, hommes et femmes s’adressaient la parole, échangeaient mots et phrases dans des chuchotements, se métamorphosant en bourdonnement bruyant. Tout en discutant, le peuple de tissus se déplaçait entre des grues, lourdes et immenses, et de larges boîtes de bois et de métal, riait, s’extasiait sur les machines, enjambait des rails, pestait contre les engins. Du coin des yeux, ils guettaient, veillaient sur la petite estrade aux planches vernis. Quelque part, beaucoup plus bas dans le bâtiment, une horloge au ton grave, obscur, frappa trois heures, l’édifice entier secoué par les coups pesants. Continuer à lire … « L’Incident du Vaisseau »

Croquis : le sabotage

            Il resserra son long manteau tout en plongeant sous la passerelle, pressé. Un courant d’air glacial soufflait dans les rues de la ville, givrant trottoirs, lampadaires, façades et passants. Une très fine, très mince neige recouvrait les installations urbaines, exceptés quelques tuyaux où les flocons s’évaporaient à peine déposés. Il marchait d’un pas vif, levant la tête à la berceuse vrombissante d’un bateau suspendu à un ballon, qui volait plus haut dans le ciel en direction d’un quai invisible à cet œil terrestre, puis retournant à la voie qui s’avançait devant lui, expulsait des fumerolles blanches entre ses lèvres entrebâillées et poursuivait, immuable. Le transporteur flottant éloigné, son ouïe perçut un ensemble d’autres bruits, ronronnements de chaufferies, chocs dans les tuyaux, bourdonnements lointains de véhicules aériens, sifflets de locomotives à vapeur, vents coupés par des feuilles de métal, bourrasques incisantes, qui s’estompaient avec le soleil ; la ville se coulait sereinement dans son silence nocturne. Continuer à lire … « Croquis : le sabotage »

Croquis N3

            Tournant le manche de son ombrelle, pensive, elle contemplait, à travers les baies vitrées de la passerelle, la ville, nuancée de dorées par le soleil levant. Sur les façades, de larges tuyaux, la plupart en cuivre, quelques-uns en fer et plus rarement en étain, escaladaient les immeubles ou les bordaient, suspendus, et s’enfuyaient plus haut vers le ciel ou plus loin dans la cité pour y dégorger leurs fumées. D’épais câbles se faufilaient le long des gouttières ou des pourtours des fenêtres, se jetaient parfois dans le vide, entre deux gratte-ciels, les liants frêlement. Sur un pont invisible, beaucoup plus bas, plus proche des profondeurs de la ville, un train à vapeur se pressait, rejetant de lourds nuages de vapeurs qui escaladaient les hauts bâtiments urbains. Les verres tremblotèrent sous le lointain passage de la pesante machine.

            À ces légers tintements, elle s’échappa de sa contemplation. Elle acheva, pressée, de traverser la passerelle, poursuivit dans une galerie côtoyée par de nombreuses et luxueuses boutiques et arriva dans l’immense halle de la gare aérienne. Tel une ombre, elle se glissa dans la foule, se coulant entre les groupes, salua d’un petit geste de la tête une connaissance éloignée, et se dirigea d’un pas vif vers le quai. Une bourrasque la surprit, elle retint d’une main preste son chapeau et jeta un œil au panneau d’affichage. Derrière elle, un dirigeable pénétrait par la gigantesque trouée, adapté à sa forme et s’arrimait sereinement, ses pâles ralentissant, ses deux cheminées se vidant de leurs dernières émanations grises. Rapidement, des ouvriers tirèrent des ponts amovibles et les passagers qui patientaient embarquèrent d’un prompt pas. La demoiselle à l’ombrelle lança un dernier regard vers le halle du port aérien et emprunta, vite, la plate-forme qui s’était arrêtée devant ses pieds chaussées, rejoignant parmi les premiers l’engin à vapeur flottant.

Croquis N2

            Un horrible sifflement déchira l’atmosphère déjà débordante d’autres bruits désagréables. Les hautes portes de l’usine coulissèrent tranquillement, s’effaçant petit à petit dans les murs. Elles n’avaient pas encore entièrement dégagé l’ouverture qu’une imposante locomotive suivie de son convoi pénétrait dans le hangar, dégageant chaleur et vapeurs jusqu’à s’être vidée. En un instant, la température augmenta fortement, l’espace fut étouffant et les ouvriers durent largement ouvrir leurs yeux pour poursuivre leurs tâches à travers les nuages qui noyaient l’usine. Le train s’avança, réduisant constamment son allure, achevant son chemin devant les portes, jumelles des premières, à l’opposé du hangar. Aussitôt à l’arrêt, les wagons libèrent des hommes qui s’empressent, traversent l’usine et remplacent les ouvriers aux machines. Ceux-ci délaissent leurs postes, quittent pompes, fours, valves, et se dirigent vers le train d’où d’autres s’affairent à déployer de larges boîtes en ferraille, aidés par des gants, et en retirent les couvercles. En quelques minutes, sept longues files se dessinent ; chaque employé reçoit un bol d’une soupe claire avec cinq petites boules blanches, élastiques, fades, qu’il mâche longtemps, longuement, et avale avec difficulté. Vingt minutes plus tard, les mêmes mouvements parcourent la foule de travailleurs : certains s’attèlent à leurs tâches tandis que d’autres montent dans les wagons et que les caisses sont rangés. L’horrible sifflement revient, transperçant encore toute autre son, la locomotive crache, grince, ses minces bras de métal secoués, les portes s’ouvrent et l’énorme machine s’élance à l’extérieur, soufflant un nouveau jet de vapeurs…

Croquis N1

            L’énorme vaisseau flottant longea le gratte-ciel de briques, ses puissants moteurs ronronnant et vibrant, l’air tressaillant de ce bourdonnement et les vitres tremblant dans leurs croisées. L’ombre du bateau en métal assombrit la pièce ; sur le pont, un homme, sa cape voletant derrière lui, se tenait droit, immobile, et fixait le bâtiment, les yeux largement ouvert, observant, examinant l’intérieur du building dissimulé par les hautes fenêtres, à la recherche d’un détail extraordinaire. Modéré, le ballon s’éloigna, l’homme disparu, les trois hélices scindèrent l’atmosphère et poussèrent le bateau des airs loin de l’immense immeuble. Alors, un homme quitta sa cachette, découverte derrière un large tuyau de fonte noir, jeta un rapide coup d’œil au travers des baies vitrées et s’enfuit, par un petit escalier de secours, de la pièce vide…