Croquis : le sabotage

            Il resserra son long manteau tout en plongeant sous la passerelle, pressé. Un courant d’air glacial soufflait dans les rues de la ville, givrant trottoirs, lampadaires, façades et passants. Une très fine, très mince neige recouvrait les installations urbaines, exceptés quelques tuyaux où les flocons s’évaporaient à peine déposés. Il marchait d’un pas vif, levant la tête à la berceuse vrombissante d’un bateau suspendu à un ballon, qui volait plus haut dans le ciel en direction d’un quai invisible à cet œil terrestre, puis retournant à la voie qui s’avançait devant lui, expulsait des fumerolles blanches entre ses lèvres entrebâillées et poursuivait, immuable. Le transporteur flottant éloigné, son ouïe perçut un ensemble d’autres bruits, ronronnements de chaufferies, chocs dans les tuyaux, bourdonnements lointains de véhicules aériens, sifflets de locomotives à vapeur, vents coupés par des feuilles de métal, bourrasques incisantes, qui s’estompaient avec le soleil ; la ville se coulait sereinement dans son silence nocturne. Continuer à lire … « Croquis : le sabotage »

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Croquis N3

            Tournant le manche de son ombrelle, pensive, elle contemplait, à travers les baies vitrées de la passerelle, la ville, nuancée de dorées par le soleil levant. Sur les façades, de larges tuyaux, la plupart en cuivre, quelques-uns en fer et plus rarement en étain, escaladaient les immeubles ou les bordaient, suspendus, et s’enfuyaient plus haut vers le ciel ou plus loin dans la cité pour y dégorger leurs fumées. D’épais câbles se faufilaient le long des gouttières ou des pourtours des fenêtres, se jetaient parfois dans le vide, entre deux gratte-ciels, les liants frêlement. Sur un pont invisible, beaucoup plus bas, plus proche des profondeurs de la ville, un train à vapeur se pressait, rejetant de lourds nuages de vapeurs qui escaladaient les hauts bâtiments urbains. Les verres tremblotèrent sous le lointain passage de la pesante machine.

            À ces légers tintements, elle s’échappa de sa contemplation. Elle acheva, pressée, de traverser la passerelle, poursuivit dans une galerie côtoyée par de nombreuses et luxueuses boutiques et arriva dans l’immense halle de la gare aérienne. Tel une ombre, elle se glissa dans la foule, se coulant entre les groupes, salua d’un petit geste de la tête une connaissance éloignée, et se dirigea d’un pas vif vers le quai. Une bourrasque la surprit, elle retint d’une main preste son chapeau et jeta un œil au panneau d’affichage. Derrière elle, un dirigeable pénétrait par la gigantesque trouée, adapté à sa forme et s’arrimait sereinement, ses pâles ralentissant, ses deux cheminées se vidant de leurs dernières émanations grises. Rapidement, des ouvriers tirèrent des ponts amovibles et les passagers qui patientaient embarquèrent d’un prompt pas. La demoiselle à l’ombrelle lança un dernier regard vers le halle du port aérien et emprunta, vite, la plate-forme qui s’était arrêtée devant ses pieds chaussées, rejoignant parmi les premiers l’engin à vapeur flottant.

Croquis N2

            Un horrible sifflement déchira l’atmosphère déjà débordante d’autres bruits désagréables. Les hautes portes de l’usine coulissèrent tranquillement, s’effaçant petit à petit dans les murs. Elles n’avaient pas encore entièrement dégagé l’ouverture qu’une imposante locomotive suivie de son convoi pénétrait dans le hangar, dégageant chaleur et vapeurs jusqu’à s’être vidée. En un instant, la température augmenta fortement, l’espace fut étouffant et les ouvriers durent largement ouvrir leurs yeux pour poursuivre leurs tâches à travers les nuages qui noyaient l’usine. Le train s’avança, réduisant constamment son allure, achevant son chemin devant les portes, jumelles des premières, à l’opposé du hangar. Aussitôt à l’arrêt, les wagons libèrent des hommes qui s’empressent, traversent l’usine et remplacent les ouvriers aux machines. Ceux-ci délaissent leurs postes, quittent pompes, fours, valves, et se dirigent vers le train d’où d’autres s’affairent à déployer de larges boîtes en ferraille, aidés par des gants, et en retirent les couvercles. En quelques minutes, sept longues files se dessinent ; chaque employé reçoit un bol d’une soupe claire avec cinq petites boules blanches, élastiques, fades, qu’il mâche longtemps, longuement, et avale avec difficulté. Vingt minutes plus tard, les mêmes mouvements parcourent la foule de travailleurs : certains s’attèlent à leurs tâches tandis que d’autres montent dans les wagons et que les caisses sont rangés. L’horrible sifflement revient, transperçant encore toute autre son, la locomotive crache, grince, ses minces bras de métal secoués, les portes s’ouvrent et l’énorme machine s’élance à l’extérieur, soufflant un nouveau jet de vapeurs…

Prison de repos : le sanatorium

Le sanatorium

 

L’établissement du sanatorium

En réfléchissant, et en retournant au commencement, je découvre que l’idée du texte s’est développé bien loin de ce lieu lugubre : il y a environ un mois, je regardais un documentaire concernant les procès de Nuremberg. L’un des témoins présent était le dirigeant du camp d’Auschwitz, et lorsqu’il a parlé de la vie dans ce lieu, de manière assez inhumaine, j’ai imaginé les fours et vu d’immenses cheminées qui crachaient des cendres constamment, noyant les baraquements, les miradors, la maison, la campagne environnante dans un nuage, ou un brouillard perpétuel cendreux. (Je conseille Pluie de cendres et surtout Cendres sur les mains de Laurent Gaudé qui dessine quelque peu cette image.) Dans les jours suivants, j’ai réfléchi à cette image et ce que je pourrais en faire jaillir, et petit à petit, je me suis arrêté sur les fours, grossis en usine, aux cheminées, à la brique rouge mais sale. Et de cette dernière vision, ces briques, m’a fait songé au sanatorium de Waverly Hills.

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