Monstrueuse panne

            Ivre de fatigue, éreinté par sa journée, Ignace se balançait d’avant en arrière, sans y porter attention, sur le bord du quai, attendant le prochain train indiqué dans quelques minutes. L’horloge digitale de la station souterraine annonçait une heure tardive, les voyageurs peu nombreux et épars lui paraissait aussi exténués que lui. À sa gauche, un groupe de trois jeunes hommes, à peine moins vieux que lui, qu’il supposait éméchés, se bousculait en riant. Ignace conservait un sourire béat et bête, ignorant les individus qui gênaient un vagabond cherchant le sommeil sur un banc. Le temps était long, mais il profitait de la lenteur du trafic pour rejouer sa journée dans sa tête, fermer les yeux pour profiter des courants d’air froid qui cajolait son visage ou observer avec soin le tunnel obscur et s’interroger sur les être qui pouvaient y vivre : rats, chauve-souris, êtres humains, insectes, il réfléchissait aux désagréments qui pourraient les faire fuir ou aux avantages qu’ils obtiendraient en ce lieu. Deux phares blancs trouèrent la noirceur du tube, le projetèrent hors de ses pensées et le wagon de tête glissa et s’arrêta à l’autre bout du quai. Ignace laissa passer une femme et un vieil homme, monta à la fin du train et s’installa dans un carré vide, à côté de la fenêtre, dans le sens contraire de la marche. Continuer à lire … « Monstrueuse panne »

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Croquis N3

            Tournant le manche de son ombrelle, pensive, elle contemplait, à travers les baies vitrées de la passerelle, la ville, nuancée de dorées par le soleil levant. Sur les façades, de larges tuyaux, la plupart en cuivre, quelques-uns en fer et plus rarement en étain, escaladaient les immeubles ou les bordaient, suspendus, et s’enfuyaient plus haut vers le ciel ou plus loin dans la cité pour y dégorger leurs fumées. D’épais câbles se faufilaient le long des gouttières ou des pourtours des fenêtres, se jetaient parfois dans le vide, entre deux gratte-ciels, les liants frêlement. Sur un pont invisible, beaucoup plus bas, plus proche des profondeurs de la ville, un train à vapeur se pressait, rejetant de lourds nuages de vapeurs qui escaladaient les hauts bâtiments urbains. Les verres tremblotèrent sous le lointain passage de la pesante machine.

            À ces légers tintements, elle s’échappa de sa contemplation. Elle acheva, pressée, de traverser la passerelle, poursuivit dans une galerie côtoyée par de nombreuses et luxueuses boutiques et arriva dans l’immense halle de la gare aérienne. Tel une ombre, elle se glissa dans la foule, se coulant entre les groupes, salua d’un petit geste de la tête une connaissance éloignée, et se dirigea d’un pas vif vers le quai. Une bourrasque la surprit, elle retint d’une main preste son chapeau et jeta un œil au panneau d’affichage. Derrière elle, un dirigeable pénétrait par la gigantesque trouée, adapté à sa forme et s’arrimait sereinement, ses pâles ralentissant, ses deux cheminées se vidant de leurs dernières émanations grises. Rapidement, des ouvriers tirèrent des ponts amovibles et les passagers qui patientaient embarquèrent d’un prompt pas. La demoiselle à l’ombrelle lança un dernier regard vers le halle du port aérien et emprunta, vite, la plate-forme qui s’était arrêtée devant ses pieds chaussées, rejoignant parmi les premiers l’engin à vapeur flottant.

Croquis N2

            Un horrible sifflement déchira l’atmosphère déjà débordante d’autres bruits désagréables. Les hautes portes de l’usine coulissèrent tranquillement, s’effaçant petit à petit dans les murs. Elles n’avaient pas encore entièrement dégagé l’ouverture qu’une imposante locomotive suivie de son convoi pénétrait dans le hangar, dégageant chaleur et vapeurs jusqu’à s’être vidée. En un instant, la température augmenta fortement, l’espace fut étouffant et les ouvriers durent largement ouvrir leurs yeux pour poursuivre leurs tâches à travers les nuages qui noyaient l’usine. Le train s’avança, réduisant constamment son allure, achevant son chemin devant les portes, jumelles des premières, à l’opposé du hangar. Aussitôt à l’arrêt, les wagons libèrent des hommes qui s’empressent, traversent l’usine et remplacent les ouvriers aux machines. Ceux-ci délaissent leurs postes, quittent pompes, fours, valves, et se dirigent vers le train d’où d’autres s’affairent à déployer de larges boîtes en ferraille, aidés par des gants, et en retirent les couvercles. En quelques minutes, sept longues files se dessinent ; chaque employé reçoit un bol d’une soupe claire avec cinq petites boules blanches, élastiques, fades, qu’il mâche longtemps, longuement, et avale avec difficulté. Vingt minutes plus tard, les mêmes mouvements parcourent la foule de travailleurs : certains s’attèlent à leurs tâches tandis que d’autres montent dans les wagons et que les caisses sont rangés. L’horrible sifflement revient, transperçant encore toute autre son, la locomotive crache, grince, ses minces bras de métal secoués, les portes s’ouvrent et l’énorme machine s’élance à l’extérieur, soufflant un nouveau jet de vapeurs…

Croquis N1

            L’énorme vaisseau flottant longea le gratte-ciel de briques, ses puissants moteurs ronronnant et vibrant, l’air tressaillant de ce bourdonnement et les vitres tremblant dans leurs croisées. L’ombre du bateau en métal assombrit la pièce ; sur le pont, un homme, sa cape voletant derrière lui, se tenait droit, immobile, et fixait le bâtiment, les yeux largement ouvert, observant, examinant l’intérieur du building dissimulé par les hautes fenêtres, à la recherche d’un détail extraordinaire. Modéré, le ballon s’éloigna, l’homme disparu, les trois hélices scindèrent l’atmosphère et poussèrent le bateau des airs loin de l’immense immeuble. Alors, un homme quitta sa cachette, découverte derrière un large tuyau de fonte noir, jeta un rapide coup d’œil au travers des baies vitrées et s’enfuit, par un petit escalier de secours, de la pièce vide…