Crépuscule

            Assis sur une vieille chaise en bois brut, s’appuyant de son bras gauche sur ses genoux, l’autre penchant mollement à ses côtés, il fixe l’horizon orangé, brûlé, rougeoyant. Dans son dos, le vent glisse le long de la dune, faisant rouler les grains distordus le long de la pente jusqu’aux pieds du meuble, jusqu’au bord du lac qui les emportera peut-être plus loin. Encastrée dans la terre sablonneuse, l’eau noire conserve le silence, s’éloigne, tranquille et douce, des rives, repoussée par la brise, vers les lointaines montagnes ébènes, qui déchirent le nord du paysage. Le soleil s’enfonce. Ses doigts se resserrent autour de la crosse du pistolet, la culasse reculée. Le cercle disparait, les derniers rayons s’étirent, vainement, et s’éteignent. En quelques minutes, une nuit ténébreuse s’est abattue sur l’espace désertique. Continuer à lire … « Crépuscule »

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Monstrueuse panne

            Ivre de fatigue, éreinté par sa journée, Ignace se balançait d’avant en arrière, sans y porter attention, sur le bord du quai, attendant le prochain train indiqué dans quelques minutes. L’horloge digitale de la station souterraine annonçait une heure tardive, les voyageurs peu nombreux et épars lui paraissait aussi exténués que lui. À sa gauche, un groupe de trois jeunes hommes, à peine moins vieux que lui, qu’il supposait éméchés, se bousculait en riant. Ignace conservait un sourire béat et bête, ignorant les individus qui gênaient un vagabond cherchant le sommeil sur un banc. Le temps était long, mais il profitait de la lenteur du trafic pour rejouer sa journée dans sa tête, fermer les yeux pour profiter des courants d’air froid qui cajolait son visage ou observer avec soin le tunnel obscur et s’interroger sur les être qui pouvaient y vivre : rats, chauve-souris, êtres humains, insectes, il réfléchissait aux désagréments qui pourraient les faire fuir ou aux avantages qu’ils obtiendraient en ce lieu. Deux phares blancs trouèrent la noirceur du tube, le projetèrent hors de ses pensées et le wagon de tête glissa et s’arrêta à l’autre bout du quai. Ignace laissa passer une femme et un vieil homme, monta à la fin du train et s’installa dans un carré vide, à côté de la fenêtre, dans le sens contraire de la marche. Continuer à lire … « Monstrueuse panne »

Perversion

            La sonnerie du réveil retentit et s’arrête aussitôt, stoppé par une main vive qui s’empresse d’appuyer sur le bouton. Un sourire, Johan s’étire dans son lit, étendant ses bras aussi loin qui lui est possible, profite de ces quelques instants, puis soulève et jette la couverture au bas du matelas, se lève et quitte la chambre pour la salle d’eau. Il allume la radio, entre dans la douche, commence sa toilette au même moment où les enceintes déversent une nouvelle musique. Propre et habillé, il avance jusque dans la cuisine, reconnait les premières notes d’ « Uptown Girl », chantonne tout en préparant un bol de céréales, un jus d’orange et danse jusqu’à sa table, y apportant également du pain de la veille, du beurre et deux pots de confitures. Joyeux, Johan plonge sa cuillère, la porte à sa bouche et regarde le ciel gris qui couvre la ville, se meut sur sa chaise au rythme du refrain qui, soudain, se coupe. Il a un moment de perte. Et son regard le croise. Assis, face à lui.

            « Non, pas ce matin, pas aujourd’hui. » Continuer à lire … « Perversion »

Croquis N4

            Assise sur une belle chaise de fer forgé aux arabesques végétaux, le bas de sa robe flottant légèrement, portée au gré du vent, elle porta sa tasse de thé opaque à ses lèvres, et un regard dédaigneux sur les jardins tout en courbes qui s’étendaient voluptueusement, sous la terrasse. Un sourire malicieux apparu ; d’une main, elle le cacha derrière une serviette de tissu blanc, jouant à s’essuyer. Continuer à lire … « Croquis N4 »

L’Incident du Vaisseau

Le soleil de fin d’après-midi étendait ses rayons dorés sur la ville pleine d’activités, les étendaient jusqu’aux grandes baies vitrées du hangar, placées en haut des façades, les traversaient, touchant et éclairant une foule de robes aux imposants jupons, de costumes marines ou noirs, d’ombrelles de dentelles, de haut-de-forme de diverses tailles, de gants aux teintes pâles et de moustache brossés, cheveux cirés, crânes dégarnis, chignons, cheveux en cascades, étrange et insolite rassemblement dans ce lieu d’efforts et de sueurs. Agités, impatients et excités, hommes et femmes s’adressaient la parole, échangeaient mots et phrases dans des chuchotements, se métamorphosant en bourdonnement bruyant. Tout en discutant, le peuple de tissus se déplaçait entre des grues, lourdes et immenses, et de larges boîtes de bois et de métal, riait, s’extasiait sur les machines, enjambait des rails, pestait contre les engins. Du coin des yeux, ils guettaient, veillaient sur la petite estrade aux planches vernis. Quelque part, beaucoup plus bas dans le bâtiment, une horloge au ton grave, obscur, frappa trois heures, l’édifice entier secoué par les coups pesants. Continuer à lire … « L’Incident du Vaisseau »

Clos

            La porte tremble, heurte son dos.

            « Il est là, aidez-moi… »

            Ses yeux s’écarquillent, apeurés. Son corps commence à frissonner, puis est secoué, fortement, violemment, incontrôlable car sous le joug de la panique. Assise sur le parquet ciré, elle ramène ses genoux contre son ventre et les enveloppent de ses deux bras. Face à elle, le miroir au fond du couloir, dans la lumière déclinante, le reflet scelle son regard effrayé, perdu sur son visage blanc, sur elle. Derrière, la porte s’agite à nouveau, plus brutalement. Son estomac se tord, ses mains se nouent. La porte s’ébranle encore et plus brutalement, encore. Le bois craque, les gonds geignent, le verrou chouine. Cachée, la chose s’accrochant à la porte devenait toujours plus forte, toujours plus furieuse. Et sa rage l’épouvantait, soulevant son épiderme blême, la terrifiait, glaçant sa peau livide. Continuer à lire … « Clos »